lait

Lait

13 juillet 2007

Une politique agricole en quête de légitimité


L’agriculture fut un véritable ciment de la construction européenne. Mais elle est aujourd’hui un domaine où s’affrontent partisans du libre-marché et défenseurs d’une politique agricole renforcée. Les enjeux de cette opposition sont de taille...


Lors de la mise en place de la Politique Agricole Commune (PAC) en 1962, l’Europe fit de l’autosuffisance alimentaire un enjeu majeur. L’objectif était de ne plus avoir à faire face aux pénuries alimentaires connues par le passé. Pour atteindre cet objectif, l’Europe mit en place différentes mesures visant une production accrue sur l’ensemble du territoire, l’accès à une alimentation à un prix raisonnable pour les consommateurs et la protection du niveau de vie des agriculteurs. En garantissant des prix minimaux aux producteurs et en établissant de fortes protections douanières contre les importations, la production européenne est parvenue à rapidement passer du déficit à l’excédent. Excédents qu’elle dut alors écouler sur les marchés mondiaux... à l’aide de subsides à l’exportation. Soumise à des pressions budgétaires ainsi qu’aux accusations de dumping (vente en dessous des coûts de production) et de protectionnisme douanier, l’Union européenne (UE) décida, dans les années 90, de fortement diminuer ses soutiens aux prix pour graduellement aligner ces derniers sur les prix mondiaux. La baisse de revenus pour les agriculteurs qui en découla ne fut que partiellement compensée par l’octroi de subsides. Cette évolution va-t-elle dans le bon sens ?

La compétition avant tout
Si l’agriculture européenne doit répondre à des règles environnementales et de sûreté alimentaire de plus en plus contraignantes, son évolution n’est toutefois pas guidée par la défense d’un modèle agricole familial multifonctionnel, respectueux de l’environnement et du bien-être animal. Avant toute chose, ce sont les principes du marché qui déterminent aujourd’hui la production alimentaire européenne. Dès lors, la PAC tend à soutenir en priorité une agriculture compétitive sur les marchés, afin d’alimenter à bas prix l’industrie agro-alimentaire, bénéficiaire numéro un des réformes engagées. Ce choix n’est évidemment pas sans conséquences, tant en Europe que dans les pays en voie de développement. L’agriculture européenne est marquée par une disparition extrêmement rapide des fermes familiales, une concentration des aides aux plus grosses exploitations et une emprise de plus en plus déterminante de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution. Les pays en développement, pour leur part, restent confrontés au dumping des produits alimentaires européens et sont mis sous pression pour libéraliser leur agriculture et diminuer au maximum toutes les protections... dont l’Europe a bénéficié pendant plusieurs décennies ! Avec comme résultat attendu la disparition de millions de petits producteurs.

Le lait sous pression
Le secteur laitier ne fait pas exception à ce schéma. Ces dix dernières années, l’Europe a produit plus de lait, mais avec deux fois moins de fermes et à des prix toujours plus bas. N’étant pas assez “compétitives” pour approvisionner à bas prix l’industrie laitière, de nombreuses exploitations laitières se voient contraintes d’arrêter leurs activités. Cette inquiétante évolution va s’accroître dans les années à venir, si l’on en croit les propositions de réforme du secteur laitier qui doivent se discuter dans les prochains mois :

- Imposition de prix encore plus bas, malgré des coûts de production toujours plus élevés ;
- Suppression des quotas de production, ce qui permettra aux plus grosses exploitations de produire encore plus à un prix encore plus bas ;
- Conquête de parts de marchés à l’étranger, y compris par des subsides directs.

Ces propositions sont tout bénéfice pour le secteur agro-industriel qui achète le lait bon marché pour le transformer ou l’exporter. Mais cette évolution se fait au détriment des paysans d’Europe et des pays en développement. C’est pourquoi des plate-formes belges et européennes se mobilisent pour défendre une autre PAC, légitime et cohérente avec les attentes de la société, tout en étant solidaire avec les pays tiers.


L’exemple canadien
Une autre politique laitière est possible, comme en témoigne la production du lait au Canada. Ce pays a mis en place un système de quotas de production géré par les producteurs et ajusté à la demande interne. Un tel système permet de garantir des prix rémunérateurs aux producteurs sans que les consommateurs n’aient à payer plus cher... et sans subsides de l’Etat ! En évitant toute surproduction, cette politique ne déstructure pas non plus les filières laitières dans les pays tiers. Un exemple à suivre...


Thierry Kesteloot
Chercheur à Oxfam-Solidarité