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Lait

10 juin 2008

Un succès, la Thaïlande ?


Première exportatrice mondiale de riz, la Thaïlande est souvent présentée comme un modèle de réussite économique et agricole pour le Sud. Cette success story offre toutefois un tout autre visage dans les campagnes...


Treize millions de baht. L’équivalent de 260.000 euros. Telle est la somme astronomique réclamée par les autorités thaïlandaises à quatre paysans sans terres du Sud du pays. Leur crime ? Avoir occupé illégalement un parc national avec 200 de leurs compagnons d’infortune. La condamnation des autorités est exemplaire. Elle se répète un peu partout dans le pays afin de casser le mouvement des sans terres, jugé un peu trop dérangeant…

La terre aux riches
L’existence de paysans sans terres n’est pas une nouveauté en Thaïlande. Mais leur multiplication est flagrante ces dernières années. « On compte aujourd’hui près de 500.000 familles paysannes sans terres dans le pays, soit une sur dix » explique Pongtip Samranjit, directrice de l’ONG thaïlandaise Local Act, un partenaire d’Oxfam-Solidarité. « Si l’on ajoute à cela le million de familles ayant trop peu de terres pour pouvoir vivre de leur production, on constate que plus d’un foyer paysan sur quatre n’a pas (suffisamment) accès à la terre, un droit pourtant reconnu dans la Constitution. Et cette situation empire de jour en jour. »

Les racines de cette situation ne sont pas à chercher dans l’insuffisance de terrains agricoles : sur les 50 millions d’hectares exploitables que compte le pays, moins de la moitié sont effectivement utilisés. Le problème n’est donc pas le manque de terres, mais leur injuste répartition et leur concentration accrue entre les mains d‘une petite élite politique et économique.

Actuellement, 10% de la population détient 90% des terres. La réduction des soutiens publics à l’agriculture familiale et les réformes foncières imposées par la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International ont accéléré ce processus de concentration en mettant fin au système traditionnel de propriété communautaire pour transformer la terre en un capital privé. Ces réformes ont donc encouragé le transfert massif, la spéculation et l’obtention douteuse de terres au profit des grands propriétaires et de l’agrobusiness.

« Aujourd’hui, poursuit Pongtip, tout ceux qui ont de l’argent peuvent acheter des terres, et autant qu’ils en veulent. Ils peuvent donc profiter de la détresse des paysans dont la vie est de plus en plus difficile. Le gouvernement n’intervient pas à ce niveau. Au contraire, il encourage les grandes entreprises exportatrices à s’implanter dans certaines zones pourtant refusées aux petits paysans, sous prétexte qu’il s’agit de zones naturelles ou forestières. »

Priorité à l’exportation
Le choix du gouvernement thaïlandais – faire passer l’agrobusiness avant les petits paysans – s’explique par la stratégie commerciale du pays. Pour s’imposer sur la scène internationale, la Thaïlande a fait le choix de privilégier l’agriculture intensive d’exportation (riz, caoutchouc, huile de palme…) au détriment de l’agriculture familiale durable. Dans cette optique, l’État a d’ailleurs activement encouragé les paysans à passer des contrats de production avec l’agrobusiness.

« Sous la pression de ces entreprises, les petits paysans sont constamment poussés à accroître leur production, quitte à s’endetter pour se procurer les pesticides, les engrais et les outils nécessaires. Au moment de leur acheter la récolte, les entreprises s’arrangent toujours pour payer moins que prévu, prétextant des défauts dans la qualité ou dans le timing. » Résultat : beaucoup de paysans se retrouvent lourdement endettés et contraints de revendre leurs terres…

Exploitation et endettement des paysans, concentration des terres, disparition de l’agriculture familiale... tous ces problèmes ne risquent pas de s’arranger si les autorités thaïlandaises continuent sur leur lancée. Depuis 5 ans, la Thaïlande multiplie en outre les accords de libre-échange avec des pays comme la Chine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde ou le Japon. Des accords sont également en négociation avec les États-Unis et avec l’Union européenne (dans le cadre de l’ASEAN*).

« Ces accords ne profitent pas aux petits paysans », déplore Pongtip. « En supprimant toutes les protections commerciales, ils permettent aux productions étrangères à bas prix de déferler dans le pays, quitte à détruire l’agriculture paysanne locale. Les paysans le savent bien et ont manifesté leur colère à plusieurs reprises, notamment lors des négociations tenues avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. »

Le secteur laitier condamné
En signant des accords avec ces deux pays, le gouvernement a implicitement accepté la disparition prochaine du secteur laitier thaïlandais qui occupe directement 150.000 personnes. « Et que dit le gouvernement ? Que c’est aux producteurs d’améliorer leur compétitivité face à de tels géants. Comment espérer que des petits exploitants ayant 10 vaches puissent rivaliser avec les méga-fermes australiennes pouvant produire le lait aux deux tiers du prix thaï ? Même les États-Unis n’acceptent pas d’entrer en compétition avec l’Australie à ce niveau ! ». Un an après la signature de l’accord avec l’Australie, les résultats étaient déjà bien visibles : les importations de produits laitiers australiens avaient déjà augmenté de 57% et de nombreux fermiers avaient, par anticipation, revendu terre et bétail…

Les ravages de l’orientation économique actuelle sautent aux yeux en Thaïlande. Ils ont, par conséquent, encouragé la mobilisation accrue des paysans et des sans terres. « Face à la dégradation des conditions de vie, à la répression et à la violation de leurs droits, les différents mouvements se renforcent afin de mener des actions et de faire entendre leur voix », conclut Pongtip. « D’un niveau autrefois local, la lutte se mène aujourd’hui au niveau national, et même international. Bien sûr, le combat est loin d’être gagné. Beaucoup de responsables politiques se fichent encore éperdument de ces paysans pauvres. Mais le mouvement prend de l’ampleur et ne peut plus être nié. Il dérange. Et c’est déjà une première victoire... »

Frédéric Janssens
Article issu du magazine Globo, juin 2008

* L’ASEAN est l’Association des Nations du Sud-Est asiatique, regroupant 10 pays de la région.