social

Souveraineté alimentaire

17 août 2005

Un avenir partagé pour l’agriculture paysanne

Les représentants de l’agriculture familiale, des paysans sans terres et des travailleurs agricoles brésiliens ont accueilli fin janvier à Chapecó au Brésil des responsables d’organisations paysannes des Amériques, d’Asie, d’Afrique et d’Europe. D’une même voix, ils en appellent à des politiques agricoles et commerciales solidaires.

Les représentants de l’agriculture familiale, des paysans sans terres et des travailleurs agricoles brésiliens ont accueilli fin janvier à Chapecó au Brésil des responsables d’organisations paysannes des Amériques, d’Asie, d’Afrique et d’Europe. D’une même voix, ils en appellent à des politiques agricoles et commerciales solidaires (1). Celles-ci s’opposent à la vision néo-libérale basée sur la dérégulation des marchés qui détruit toutes les agricultures familiales dans le monde.

Autour de Chapecó, capitale de l’agriculture familiale au Brésil, dans ce paysage accidenté, les prairies succèdent aux champs de maïs, de tabac, de soja, aux crêtes boisées. Il ne manque que les chalets alpins pour parfaire l’héritage de ces centaines de milliers d’immigrés venus du Nord de l’Italie à la fin du 19ème siècle. Pourtant, dès que le paysage se transforme en plateau, des étendues de production de soja s’étalent à perte de vue. Un contraste frappant qui en cache un autre. Si la monoculture de soja est tout aussi présente dans les états du Parana et de Rio Grande do Sul, ces deux états se distinguent. Contrairement au Parana qui a choisi d’interdire la culture d’organismes génétiquement modifiés (OGM), Rio Grande do Sul reconnaît permet depuis peu la culture de soja transgénique, introduite clandestinement d’Argentine. Cette différence d’approche montre la dualité de l’agriculture brésilienne qui se renforce encore lorsque les hôtes brésiliens dévoilent quelques chiffres : 84% des exploitations agricoles sont des fermes familiales n’occupant que 30% des terres. Même si elles fournissent près de la moitié de la production alimentaire du pays, elles ne bénéficient que du quart des moyens financiers mis à disposition du secteur agricole. 70% des terres sont donc occupées par les grandes propriétés terriennes (latifundias), héritières de la période coloniale,, ou par des grandes entreprises agro-industrielles ou des immenses pâturages. Cette dualisation de l’agriculture entre un secteur limité mais "compétitif, moderne et intégré au marché" et une grande masse d’agriculteurs familiaux de plus en plus marginalisés n’a fait que s’accentuer depuis que le Brésil s’est résolument engagé dans la libéralisation de son agriculture. Elle s’intensifie également par l’accès inégal aux ressources naturelles, aux soutiens à l’irrigation, au crédit, aux infrastructures rurales, aux services de formation...

Une libéralisation destructrice

Depuis le début des années nonante, l’impact de la libéralisation au Brésil s’est en premier lieu fait ressentir par la chute des prix des produits agricoles. Pour les agriculteurs familiaux, cela signifie une perte de revenus de près de 50% en dix ans ! Nombre d’entre eux ont dû renoncer à leurs exploitations, les uns tentant leurs chances en ville, d’autres devenant contractuels agricoles ou des sans terres. Paradoxalement, ces paysans font partie aujourd’hui des quelques 44 millions de personnes qui n’ont pas accès à une nourriture adéquate au Brésil alors, qu’en même temps, ce pays est devenu l’exportateur principal de soja, de café, de sucre, de viande bovine, de fruits tropicaux et de volaille. Le gouvernement Lula parie sur une politique agro-industrielle exportatrice, nécessaire pour le remboursement des dettes, accompagnée d’une politique de développement rural et d’agriculture familiale. "Concilier les deux est intenable" souligne un représentant brésilien. "Le modèle agro-industriel exportateur est aussi destructeur pour l’agriculture familiale au Brésil."

Qu’on vienne d’Afrique, d’Europe, d’Asie ou d’Amérique du Nord, ce constat est unanimement partagé. Les politiques prônées par la Banque mondiale (BM), le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), basées sur la dérégulation des marchés, ont mené dans l’ensemble de ces continents à la destruction de l’agriculture familiale. La marchandisation de l’accès à la terre et d’autres ressources telles que les semences ou l’eau, est un facteur d’exclusion pour les paysannes et les paysans. Ces ressources, objets de spéculations, se concentrent de plus en plus dans les mains des détenteurs de capitaux. Les investissements en agriculture visent une meilleure compétitivité sur les marchés d’exportation en vendant au prix le plus bas, souvent au détriment de la sécurité alimentaire, de l’emploi rural ou de l’environnement. Les capacités de production des populations rurales - principalement orientées vers les marchés locaux - continuent de se dégrader mettant en péril leur sécurité alimentaire. Par des protections aux frontières réduites, par la baisse de prix structurelle des produits agricoles, la pauvreté des familles paysannes, l’exode rural et la dégradation de l’environnement augmentent. Une évolution qui ne profite guère aux consommateurs, mais bien largement à l’agro-industrie et aux intérêts commerciaux. La priorité est donnée au modèle agro-exportateur.

D’autres choix possibles

A Chapecó, lors de la rencontre entre agriculteurs du Sud et du Nord en janvier 05, c’est une autre vision qui a été défendue. Les gouvernements doivent réorienter leurs choix. L’OMC n’étant pas à même de gérer les marchés agricoles (l’ensemble des produits agricoles est confronté à des prix instables, chroniquement déprimés et se dégradant à long terme), ni de répondre aux attentes légitimes des populations, les États doivent se réapproprier leurs possibilités d’action, en y associant les groupes concernés. Des instruments existent à cet effet et ont fait leurs preuves. L’accès à la terre est bien entendu l’élément fondateur de l’agriculture familiale. Au Mozambique, l’Union nationale des organisations paysannes (UNAC) a réussi, au terme d’un travail intense, à faire reconnaître le principe de "la terre appartient à qui la travaille". Malgré des pressions importantes en faveur d’une libéralisation de l’accès à la terre, principalement au bénéfice de grands propriétaires fonciers et de spéculateurs, la loi garantit aux agriculteurs familiaux mozambicains la maîtrise de l’accès à la terre qu’ils cultivent depuis longtemps. Afin de permettre à l’agriculture familiale de développer sa plus-value (augmentation de la productivité, utilisation durable des facteurs de production, création d’emplois...), l’accès aux facteurs de production et leur maîtrise par les producteurs sont des éléments indispensables de politique agricole : la réforme agraire, l’accès au crédit agricole, à une infrastructure d’irrigation adaptée, à des semences et des plantes de bonne qualité ne sont que quelques exemples d’initiatives existantes qui peuvent être traduites dans une politique soutenant l’agriculture familiale. D’autres éléments fondamentaux de la politique agricole concernent le soutien aux services et à l’infrastructure rurale, ainsi que l’accès aux services sociaux de base.

Pour permettre à l’agriculture familiale de se développer, il est essentiel que les États puissent protéger leur agriculture et leurs agriculteurs des importations bon marché. Cette protection est aujourd’hui quasiment impossible car contraire aux règles imposées par l’OMC, le FMI et la BM. L’Inde est devenue autosuffisante par une combinaison de mesures tarifaires et de subsides au cœur de sa politique agricole, explique Jagadish Pradhan, un leader paysan indien : "Tout en interdisant l’importation de riz bon marché, le gouvernement garantissait un prix minimal aux agriculteurs par ses centrales d’achats. Ceci était accompagné par l’organisation de distribution alimentaire favorisant l’accès au riz pour les consommateurs pauvres. Depuis la libéralisation début des années 90, des producteurs sont contraints de produire à perte, les importations augmentent, les greniers de céréales se remplissent, mais cette nourriture reste inaccessible aux 300 millions de personnes trop pauvres pour se la procurer. S’opposant à cette évolution, les ruraux ont largement contribué au changement de gouvernement qui s’est engagé à protéger les petits agriculteurs en révisant la politique de libéralisation."

Gérer la production

Certains pays tentent de maîtriser la production laitière pour éviter la saturation des marchés, et la chute de prix conséquente. Au Canada par exemple, fort est de constater que le prix versé aux producteurs leur permet d’avoir un revenu stable et plus élevé que dans d’autres producteurs de pays industrialisés, sans que ceci se fasse au détriment du consommateur (le lait y est moins cher qu’aux Etats-Unis). Par la maîtrise de la production, tant le producteur que le consommateur peuvent y gagner. Par contre, dans les pays qui ont entamé la dérégulation, ce sont les transformateurs et les distributeurs qui augmentent leurs marges, sans bénéfice pour les producteurs et les consommateurs. Au niveau international, ce même type d’accord de gestion de l’offre a existé pour différents produits tels que le café, le caoutchouc ou le sucre. Libéralisation oblige, et par manque de volonté politique, ces accords sont aujourd’hui tombés en disgrâce au détriment des producteurs. Il faut laisser aux agriculteurs la possibilité de développer leurs propres marchés et, ce faisant, de protéger des espaces de coopérations régionales. On dispose pour ce faire d’instruments tels que : les tarifs douaniers, la répartition de la production et la maîtrise de l’offre, les mécanismes de stabilisation des prix, le soutien interne aux producteurs, etc. À l’échelon international, les politiques agricoles et commerciales solidaires se traduisent par une série d’instruments de régulation de marché : l’interdiction de toute forme de dumping, des accords internationaux sur les matières premières agricoles visant à maintenir et à stabiliser les prix, le maintien et le développement de relations commerciales préférentielles garantissant des prix rémunérateurs. Mais, au-delà de ces instruments, de nouvelles mesures s’imposent pour une meilleure internalisation des coûts environnementaux (en ce compris les coûts découlants du transport) dans le prix des denrées alimentaires et pour une meilleure régulation du rôle dominant des entreprises agroalimentaires. Il est essentiel que les politiques agricoles et commerciales prennent forme en concertation avec les organisations paysannes. Elles sont en effet le lieu par excellence pour analyser leurs impacts et pour formuler des politiques alternatives. Au niveau international, elles l’ont fait à Chapecó. D’autres rendez-vous se profilent déjà en 2005 En 2005, la libéralisation des marchés agricoles reviendra régulièrement à l’agenda international. Face aux intérêts conflictuels que les États y défendent, les organisations paysannes du Nord et du Sud y proposeront une vision solidaire. (2)

Préjugés entourant l’agriculture familiale

- Familial égale Anti-économique : De nombreuses analyses montrent les avantages compétitifs des exploitations familiales en termes de valorisation des facteurs de production : les exploitations familiales peuvent être plus efficaces économiquement que d’autres formes d’agriculture dites modernes !

- Familial égale immobile : Les agricultures familiales ont fait preuve de leur dynamisme, de leur flexibilité, de leur capacité à innover, à intégrer des innovations technologiques et à s’adapter aux changements rapides du contexte économique et institutionnel (parfois à un coût social et économique malheureusement élevé).

- Familial égale marginal : L’agriculture familiale apporte une importante contribution à l’économie (pourcentage du PIB) et à l’emploi, tant dans les pays d’Afrique que sur d’autres continents : 1,3 milliard d’actifs agricoles dans les pays du Sud et près de 2,5 milliards de personnes si l’on considère les familles qui en vivent directement (près de la moitié de la population active mondiale).

- Plus petit égale moins rentable : Dans l’agriculture, la productivité n’est pas proportionnelle à la taille des exploitations : la grande taille des exploitations n’est pas toujours un facteur d’économie d’échelle.

Auteur : Thierry Kesteloot, Oxfam-Solidarité

(1) La rencontre de Chapecó est la quatrième rencontre de ce type. Elle a reçu l’appui d’Oxfam-Solidarité et du Collectif Stratégies alimentaires ainsi que d’agro-économistes. Voir site www.dakardeclaration.org

(2) Pour en savoir plus sur les problématiques agricoles et la souveraineté alimentaire, lire la revue d’Oxfam-Solidarité : « Cultiver pour vivre », Globo n°6 - décembre 2004. Tél. 02.501.67.58 - www.oxfamsol.be