Triumph, le combat des ouvrières pour la dignité

Souvenez-vous, c’était le 29 juillet 2008. Jitra « Ning » Kotshadej, présidente du syndicat de l’usine textile Triumph à Bangkok, était mise à la porte du jour au lendemain, provoquant une grève quasi généralisée dans l’entreprise et une campagne internationale de protestation (voir article).
Motif invoqué par Triumph : la jeune femme aurait porté un t-shirt jugé « politiquement incorrect » en Thaïlande, affectant ainsi la réputation de l’entreprise. D’où un licenciement sec, permettant au passage de se débarrasser d’une syndicaliste sans doute un peu trop efficace aux yeux de la direction. Début octobre, Oxfam-Solidarité a rencontré Ning et ses collègues dans les bureaux du syndicat à Bangkok. Témoignage.
Située au rez-de-chaussée d’une rue animée de Bangkok, la petite salle du syndicat est pleine à craquer en cette chaude soirée d’octobre. Assises dans les divans, sur les chaises et sur les appuis de fenêtre, une trentaine de travailleuses entourent leur présidente. Toutes écoutent attentivement l’incroyable récit de leur collègue. L’admiration face à la ténacité de leur leader se lit dans les regards. La volonté de faire connaître leur combat aux visiteurs Européens aussi.
« Toute cette histoire de t-shirt et d’offense à la famille royale n’était qu’un leurre, une tactique des managers pour en finir avec le syndicat », explique Ning, qui n’a jusqu’à aujourd’hui toujours pas pu réintégrer son poste au sein de l’entreprise. « Cet épisode fut très dur à vivre. Aujourd’hui encore, il y a des menaces de mort qui pèsent contre moi. Mais en dépit des menaces et de la campagne de désinformation, je ne regrette rien. Car ce qui compte avant tout dans cette affaire, c’est la mobilisation générale de milliers de travailleuses pour ma réintégration et pour la survie de notre syndicat. Pendant 46 jours, plus de 3.000 travailleuses ont fait grève et campé devant l’usine, affrontant la direction, la pluie et les moustiques. Toutes savaient que l’enjeu du conflit dépassait ma simple personne. C’était très impressionnant. Et très encourageant... »
Toujours plus vite, toujours mieux
« Le syndicat dérange », poursuit-elle. « Nous devenons trop puissants et mettons en lumière trop de problèmes dans l’usine, notamment celui des conditions de travail et des salaires. Ceux-ci sont anormalement bas. J’ai analysé les livres de comptes. Ils sont très clairs : les ouvrières ne touchent pas plus de 2% du prix de vente des soutiens-gorge que nous produisons ici. C’est quelque chose que le consommateur, en Europe ou ailleurs, doit savoir. Derrière la beauté du produit, il y a toutes celles qui l’ont créée de leurs mains. Et qui doivent survivre avec 12.000 bahts par mois [270 euros, ndlr] alors qu’elles devraient, pour vivre dignement, recevoir entre 15.000 et 20.000 bahts au bas mot. Pour nourrir leur famille, se loger ou se soigner, la plupart sont obligées de s’endetter alors qu’au même moment, l’usine fait d’énormes profits. Ca n’est pas acceptable. »
Assise contre le mur du fond, l’une des ouvrières décide de témoigner de cette réalité. « Je travaille depuis 18 ans dans cette usine. En cousant 9 heures à mon poste, je parviens à gagner 13.000 bahts par mois. Mon mari, qui travaille ici depuis 15 ans, touche environ 11.000 bahts par mois. Ensemble, en se serrant la ceinture, on parvient à économiser entre 500 et 1.000 bahts pour notre fille, mais le travail devient de plus en plus dur. On nous demande de toujours travailler plus vite alors que les modèles à produire sont de plus en plus complexes et que les machines à coudre sont dépassées. »
« Les employeurs refusent d’engager ou de changer les machines sous prétexte qu’il faut réduire les coûts, poursuit-elle, et on nous refile des aiguilles qui ne sont pas adaptées aux nouveaux tissus. Résultat, on a régulièrement des accidents, des aiguilles qui cassent et qui blessent les travailleuses. Quand ça arrive, les managers nous crient dessus. On nous rappelle que nous devons coûte que coûte atteindre notre objectif de production. Un objectif de moins en moins réaliste. Mais la direction ne s’intéresse pas à ce genre de problème. Tout ce qui compte, c’est que la production soit réalisée dans les temps, et au prix le plus bas. Le reste, il s’en fichent. »
Harcèlement des syndicats
« Quand j’ai commencé à travailler ici il y a 15 ans, les conditions étaient épouvantables » enchaîne Ning. « Les chefs hurlaient tout le temps sur les ouvrières, étaient extrêmement grossiers et brutaux, surtout contre ceux appartenant au syndicat. Encore aujourd’hui, les membres du syndicat de Triumph sont constamment harcelés. On vérifie sans cesse la qualité de leur travail, on minute le temps qu’ils passent aux toilettes, on leur donne des objectifs de production trop élevés... Sans parler de l’impossibilité d’être promu dans l’entreprise. »
S’engager dans l’action syndicale est un choix courageux en Thaïlande. Dans la loi comme dans la pratique, rien n’y est fait pour faciliter le travail des activistes. Confrontés à la discrimination, à l’intimidation et – lorsque cela ne marche pas – aux tentatives de corruption, les militants des droits des travailleurs n’ont pas la vie facile dans un pays fermement décidé à maintenir une main d’œuvre docile et à bas prix. Le recours aux tribunaux pour faire valoir ses droits est d’ailleurs rarement payant, et toute critique des décisions judiciaires peut entraîner une peine de prison...
« Aujourd’hui, j’attends toujours la décision du tribunal afin de savoir si je peux ou non être réintégrée chez Triumph [la décision est prévue pour le 17 novembre, ndlr]. Mais quel que soit le jugement, je sais que je bénéficierai de la solidarité de mes collègues. La priorité pour nous, c’est de poursuivre le combat pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Qu’importe les tactiques utilisées par les patrons : les travailleurs thaïlandais ne veulent plus être réduits à un statut de machines ! »
Frédéric Janssens
Interview réalisée le 10 octobre 2008


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