Travailler derrière le mur de la honte
Union of Agricultural Work committees in Palestina (UAWC)
Khaled Hidmi est le président de l’UAWC, une organisation palestinienne partenaire de Oxfam-Solidarité et de Oxfam-Wereldwinkels. L’organisation a été fondée durant la première Intifada, la rébellion palestinienne contre l’occupation israélienne, qui éclata en décembre 1987. L’union regroupe des agriculteurs, des agricultrices et surtout, beaucoup de bénévoles.
« Au début notre travail dans les villages fut fort difficile. », nous dit Khaled Hidmi. « L’administration israélienne militaire demandait toutes sortes de permis aux familles d’agriculteurs. Au commencement nous travaillions avec des cellules de 10 à 20 personnes dans les villages palestiniens. Très rapidement nous avons mis en place 85 coopératives agricoles. Les familles ont reçu de l’aide matérielle : des semences et de l’équipement de travail. Et nous nous sommes aussi occupé de formations. »
Fondation durant l’Intifada
« Durant la première Intifada les autorités nationales ont décidé de boycotter tous les produits israéliens en Cisjordanie, à Jérusalem-est et dans la Bande de Gaza. Nous voulions promouvoir nos propres produits. Le boycott de produits israéliens était délibéré, on voulait réagir à l’importation israélienne qui asphyxiait le marché palestinien. C’était donc un choix volontaire et politique. Nous voulions aussi pouvoir développer nos propres produits : en premier lieu la production d’huile d’olive, de légumes et d’alimentation. Notre premier objectif était la création d’emploi en milieu rural. Nous voulions, durant ces dures années d’Intifada, développer l’économie dans les villages. Les familles avaient urgemment besoin d’un second revenu. L’occupation nous confrontait quotidiennement à un problème fort épineux : de plus en plus de sol palestinien fut exproprié. Nous voulions résoudre ce problème. Les israéliens s’accaparent notre sol pour des raisons de sécurité ou pour bâtir des colonies. Quand le sol se trouve depuis longtemps en friche, les israéliens peuvent facilement se l’approprier. Ils possèdent les décrets militaires nécessaires. Il fallait donc cultiver le plus possible de terres. Nous avons donc construit des terrasses et des routes agricoles. Nous avons commencé la plantation de nouveaux vergers : oliviers, arbres fruitiers. Nous avons construit des collecteurs d’eau de pluie. L’accès à l’eau s’est ainsi amélioré pour les familles autant en ce qui concerne l’usage domestique que pour l’irrigation des terres. Nous avons fait des essais avec l’eau de pluie, pour que les villages puissent disposer d’eau pure. Les Palestiniens vivant en territoire occupé dépendent encore de la société publique Mekorot pour leur approvisionnement d’eau. Entre temps, nous incitions les agriculteurs à cultiver plus de légumes. »
Un mouvement de femmes
Khaled Hidmi nous raconte avec fierté que son organisation consacre depuis ses débuts beaucoup d’attention au rôle de la femme villageoise. « Les femmes ont reçu des formations afin de pouvoir créer leurs propres sociétés et disposer d’un deuxième salaire pour leurs familles. Les femmes ont commencé à cultiver leur propres épices et légumes. Elles s’occupent aussi de l’élevage de poules, de lapins et de chèvres. Les agriculteurs ont reçu des formations afin de livrer des produits de bonne qualité. La production d’huile d’olive a été mise en emphase. Aujourd’hui cette huile se vend via le réseau international du « Fair Trade » (marché équitable). En France, nous venons de créer un nouveau canal de vente directe. »
L’« Union of Agricultural Work Committees (UAWC) s’est aussi investi pour inciter les agriculteurs palestiniens à labourer tout en respectant l’environnement. » Nous dit Khaled Himdi. « L’UAWC a toujours prêté beaucoup d’attention à la protection du sol et à une gestion de l’eau consciencieuse. Nous voulons que nos agriculteurs évitent d’user de pesticides et de désherbants. »
Contre les pillages de terres
« Notre travail contient une dimension politique importante. Nous voulons tout d’abord éviter que les occupants israéliens continuent tranquillement l’expropriation de territoires et de puits palestiniens. Nous voulons créer le plus grand nombre possible d’emplois pour les palestiniens, afin qu’ils ne soient plus obligés à vendre leurs forces de travail en Israël. »
« Les terres qui sont depuis 15 ans en friche, peuvent être expropriées par l’occupant israélien. Toutefois, les expropriations par voie militaire sont les plus fréquentes. La terre palestinienne est confisquée pour bâtir ou agrandir des colonies, pour construire des nouvelles bases militaires. Les oliviers ne sont plus considérés comme activité agricole par la force occupante. L’UAWC est active en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Notre siège se trouve à Jérusalem-est. Avant les accords d’Oslo en 1993 les contacts entre ces territoires palestiniens se déroulèrent assez facilement. Après Oslo, tout a changé. Le territoire fut divisé en zones A, B et C. La zone C fut mise sous contrôle exclusif de l’armée israélienne, elle représente 60% du territoire. La zone B fut mise sous contrôle partagé israélo-palestinien, elle représente 20% du territoire. La zone A (les territoires palestiniens autonomes) représente les 20% restant. Autant pour les Israéliens que pour les Palestiniens la zone C fut de grande importance. Pour nous, le travail dans cette zone devint fort difficile. Pour toutes nos activités nous avions besoin de permis, octroyés par les Israéliens. La grande partie de notre travail était donc illégal. Dès que nous commencions à cultiver des terres ou à planter des arbres, des militaires et des colonisateurs vinrent tout détruire. Ce fut un conflit perpétuel.
50 ans en arrière
Après le commencement de la deuxième Intifada, en septembre 2000, toutes ces zones furent abolies. Le territoire fut à nouveau occupé. Mais toutes ces zones se trouvent aujourd’hui séparées. Les routes de jonction les plus importantes cisjordaniennes sont clôturées et sont interrompues par des postes militaires. Il est impossible de voyager librement. Auparavant on voyageait en une heure ou une heure et demie de Ramallah à Jenin, aujourd’hui on met environ sept heures. Dans certains villages, des rues entières sont clôturées. Beaucoup de villages sont coupées en deux par les militaires. Ceux qui habitent d’un côté du village ne peuvent plus atteindre l’autre côté. Pour se déplacer, beaucoup de palestiniens sont obligés de ressortir l’âne de l’étable. Il est impossible de conduire sa voiture. Les Israéliens ont en fait jeté les Palestiniens 50 ans en arrière. Tout a été détruit : l’agriculture, l’industrie, l’éducation, la santé publique. »
Des marchés inaccessibles
« Nos marchés sont submergés par les produits israéliens », constate Khaled Himdi. « Inversement, les produits palestiniens ne peuvent presque pas être exportés vers l’Israël. L’Israël souffre pour l’instant d’une crise économique grave. Les produits agricoles provenant de Cisjordanie valent très bon marché. Ces derniers temps l’exportation de Gaza jouit d’une petite augmentation. Mais la situation à l’intérieur des territoires palestiniens est catastrophique. Gaza est complètement isolé du reste des territoires palestiniens. L’exportation de légumes, de fruits ou d’autres vivres de Cisjordanie vers la Bande de Gaza (ou vice versa) est impossible. La Cisjordanie a été hachée en 220 morceaux détachés. Les fruits et légumes n’atteignent même plus les marchés locaux. Les fermiers doivent parfois conduire plus de six heures pour circuler d’une ville ou d’un village à l’autre. Les vivres, les fruits et les légumes ne supportent pas un si long trajet. Tout pourrit ou se dessèche. Les producteurs d’huiles d’olives sont à bout. Ca fait maintenant trois ans qu’ils ne peuvent plus vendre leurs produits. Ils sont dès lors contraints de stocker leurs réserves. Mais avec le temps l’huile de qualité n’a plus aucune valeur et ne peut même plus être consommée. C’est pourquoi l’UAWC veut conquérir un marché plus large. Nous visons surtout le marché européen, car les marchés arabes sont souvent inaccessibles pour nous. Le transport d’huile palestinienne vers la Jordanie voisine est inabordable et trop risqué. Personne ne peut nous garantir que les Israéliens nous donnerons l’autorisation de passer la frontière. »
Le mur de l’apartheid
« Aujourd’hui nous sommes spectateurs de la construction israélienne d’un mur de l’apartheid. », dit Khaled Himdi. Ce mur a comme but de séparer la Cisjordanie de l’état d’Israël et devra faire 650 kilomètres de long. Le mur n’est pas bâti sur la ligne verte (la frontière de 1948) mais la dépasse à certains endroits, de côté palestinien, de parfois 6 et jusqu’à même 16 kilomètres. Le prix estimé est de 2,2 millions par kilomètre. « Pour la construction du mur, 12% du territoire palestinien sera à nouveau exproprié. Dans certains villages les champs sont littéralement coupés en deux. A nouveau, un déboisement massif aura lieu. Certains de ces oliviers datent du temps des romains. Les Israéliens transportent tout simplement ces arbres vers l’Israël, où ils sont replantés. Beaucoup de terres sont expropriées et les systèmes d’irrigation des fermiers locaux sont détruits. Les champs de légumes sont dévastés. Dans certains villages les étables ont dû être démolies. Les fermiers sont le plus touchés par la construction de ce mur. Beaucoup de sources et de pompes d’eau sont détruites. Pour certains fermiers il est devenu impossible d’irriguer leurs terres, une partie se trouve d’un côté et une autre de l’autre côté du mur. Des portes sont intégrées dans le mur, mais est-ce que les fermiers auront le droit d’utiliser ces passages ? Ils seront en tout cas dépendant de l’humeur des militaires israéliens qui décideront s’ils peuvent oui ou non accéder aux terres de l’autre côté du mur. Un fermier exproprié voulant continuer à cultiver sa terre a besoin d’un permis spécial octroyé par les autorités militaires... La communauté internationale doit obliger les Israélien de mettre une fin à la construction de ce mur. Le mur de la honte doit être démoli. »
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