social

Violence contre les femmes

7 avril 2009

Thaïlande-Belgique : dialogue de femmes

Fin mars 2009, Cécilia Kankonda, membre du groupe Zap Mama, a rencontré Junya Yimprasert, présidente de Thai Labour Campaign. Elles ont échangé leurs points de vue sur la situation de la femme en Thaïlande et en Belgique, la crise économique et l’espoir de voir changer les choses.

Oxfam-Solidarité a réuni les deux femmes pour parler... d’affaires de femmes, mais de bien plus encore : de sujets qui nous touchent tous. Une discussion passionnante entre deux femmes qui savent ce qu’elles veulent.

Briser les conventions sociales
Lek et Cécilia ne s’étaient jamais rencontrées auparavant. Mais la glace fut rapidement brisée lorsqu’elles constatèrent qu’elle partageaient de nombreuses idées et un engagement commun pour la justice.

« Je suis fille de fermiers, 7ème de 9 enfants, » explique Lek. « Dès ma naissance, j’étais plus faible physiquement que mes frères et sœurs. Mais j’avais de bons résultats scolaires. Grâce à ma sœur, j’ai eu la chance de pouvoir poursuivre mes études. C’est elle qui a convaincu mon père que je devais aller à l’Université. Une première dans le village ! ».

Cécilia, elle, est née d’une mère belge et d’un père congolais. « Mon père était un des premiers Congolais à venir étudier en Belgique. C’était avant l’indépendance, on le considérait comme une curiosité, un singe. Ma mère a été exclue par sa famille quand elle est tombé amoureuse de "ce noir". Une fille blanche avec un "nègre", c’était un scandale à l’époque. Mais elle a tenu bon et s’est tout de même mariée avec lui. C’est d’elle que j’ai appris à croire en mes rêves et à toujours respecter les autres comme moi-même ».

S’engager : une décision difficile
« Mon engagement est né à l’Université », poursuit Lek. « Je venais d’un petit village où tout le monde était pauvre. Ça a été un choc de voir que d’autres avaient tellement plus de moyens. J’étais choquée de constater que les autorités subsidient l’université alors que seuls 5% des gens de la campagne ont l’opportunité de poursuivre des études. »

« Je voulais agir pour le développement rural et j’ai tenu ma promesse en décidant de travailler pour une ONG. Ma famille a été très déçue en l’apprenant. On s’attendait à ce que je gagne beaucoup d’argent pour m’occuper d’eux. Ils ne comprennent pas. Moi, je me rends compte que les vrais problèmes de ma famille, je ne peux pas les résoudre en allant travailler et en remettant la moitié de mes revenus à mon père. Je veux faire plus. Ça a été une décision très difficile. »

Cécilia a dû elle aussi faire un choix difficile. « Je voulais aider les gens, faire quelque chose de ma vie et des deux cultures dans lesquelles j’ai grandi. J’ai longtemps hésité entre la médecine et l’art. Avec Zap Mama, on s’est toujours demandé comment donner du sens au chemin qu’on avait choisi. Nous espérons que notre musique encourage les gens à s’ouvrir à d’autres influences et cultures, à s’évader de leur propre vie ».

Thai Labour Campaign
En 2000, Lek a fondé la Thai Labour Campaign (TLC), une organisation partenaire d’Oxfam qui défend le mouvement ouvrier en Thaïlande. Dans ce pays où la taux de syndicalisation n’est que de 1,5%, les droits syndicaux établis dans les Conventions fondamentales de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ne sont toujours pas reconnus par les autorités thaïes.

« Dans ces conditions, nous éduquons et formons les travailleurs à connaître leurs droits, nous menons des campagnes, collaborons avec les syndicats et cherchons des alternatives en mettant sur pied des initiatives collectives » explique Lek. Et d’exhiber fièrement son t-shirt, sur lequel on peut lire en grandes lettres « Dignity Returns ».

« Ces t-shirts sont fabriqués à Bangkok, dans une usine solidaire où les travailleurs peuvent retrouver leur dignité. Dans les usines sous-traitées par les multinationales, les travailleurs ne sont que des outils de travail. Il n’y a pas pas de revenus décents, pas d’égalité, on donne des amphétamines aux travailleurs afin qu’ils puissent assurer des cadences épuisantes. Ce n’est pas le cas dans cette usine alternative. »

Les femmes en première ligne
Les femmes sont les premières victimes de cette exploitation. Quand elles sont enceintes, elles ne peuvent pas compter sur la sécurité sociale et il n’y a pas de garderies dans les entreprises qui les emploient.

« Le problème, c’est que la plupart des ouvrières viennent en réalité de villages lointains », explique Lek. « Quand elles accouchent et doivent retourner au travail deux mois plus tard, elles laissent leurs enfants dans leur village. C’est devenu un phénomène tellement banal en Thaïlande que nous oublions à quel point cela doit être dur pour ces femmes. Il y en a beaucoup qui me racontent qu’elles s’inquiètent tous les jours pour leur enfant. »

« Je ne peux même pas m’imaginer cela », enchaîne Cécilia. « J’ai quatre enfants, le plus jeune n’a que six mois et je l’emmène partout. Toutes les mères veulent garder leur bébé près d’elles ! »

« C’est pourquoi nous exigeons du gouvernement thaï le droit à la sécurité sociale pour les femmes, ainsi qu’un salaire minimum et une garderie dans les usines où elles travaillent » poursuit lek. « Ces femmes ont d’énormes responsabilités. Elles doivent parfois entretenir toute leur famille et ne peuvent donc pas se permettre d’avoir des jours sans revenus. »

Pas de "droit au bonheur"
« Ce sont également les femmes qui souffrent en premier de la crise économique actuelle », précise Lek. « Leur famille vit de l’argent qu’elles envoient tous les mois. De nombreuses jeunes filles se voient forcées de se prostituer... Toutes les femmes que je rencontre ne parlent jamais de bonheur pour elles-mêmes. Elles se tuent au travail ou vendent leur corps pour le bonheur de leur père, leur mère, pour l’éducation de leurs enfants... »

« Les femmes ne semblent pas avoir droit à leur propre bonheur », déplore Cécilia. « Partout, les femmes subissent encore des rapports de force inégaux. Ma fille a maintenant quinze ans et, à l’occasion d’un concert de bienfaisance organisé par Zapa Mama lors de la Journée Internationale des Femmes, elle a été choquée d’entendre que les femmes ici en Belgique gagnent toujours moins que les hommes ».

Poursuivre le combat
Malgré l’ampleur des défis, les deux femmes gardent l’espoir et croient en un avenir différent. « D’une certaine manière, je suis contente de la crise mondiale qui nous touche tous aujourd’hui » ose Cécilia. « Bien sûr, j’ai aussi peur des conséquences, mais peut-être cette crise peut-elle amener plus de solidarité entre les gens. Mais il faudrait que ce soit encore plus grave pour en arriver là... Nous sommes trop gâtés ici », dit Cécilia.

« Tant qu’il y aura la moindre lueur d’espoir, je continuerai à me battre », déclare Lek d’un ton décidé. « Nous sommes les invisibles, les minorités et nous devons nous accrocher au moindre espoir. Les mesures prises contre la crise économique profitent surtout à l’industrie. Pourtant, quelque chose peut peut-être changer pour le Sud. Après tout, cette crise touche tout le monde, même les entreprises européennes et américaines au sommet de la chaîne de production. Partout au monde, les gens réalisent tout à coup leur vulnérabilité. Ils comprennent qu’ils doivent revendiquer leurs droits et s’organiser. Ces derniers temps, les manifestations sont quotidiennes en Thaïlande. Fermiers et ouvriers, hommes et femmes descendent ensemble dans la rue. Cette solidarité entre les gens est ce dont nous avons besoin pour faire changer les choses. Nous devons oser regarder plus loin que notre propre vie et notre propre travail ».

Nena Baeyens, service communication Oxfam-Solidarité