Mondialement célèbre pour ses portraits de célébrités (Madonna, U2, David Bowie...) et ses couvertures de magazines (Vogue, Elle, Dazed...), le photographe britannique Rankin a décidé de remettre son talent au service d’Oxfam et des habitants de la République démocratique du Congo.
Basaza, 39 ans. Il a perdu son frère alors qu’ils cherchaient de quoi nourrir leur famille à Sange.
« Je viens d'un village au sud de Sange. Une nuit, nous avons été réveillés par des coups de feu. Nous nous sommes levés en vitesse et avons enfilé quelques vêtements avant de nous enfuir. Nous sommes tous partis : ma femme, nos quatre enfants, ma mère, mon père, mon petit frère et sa famille, tous nos amis et les voisins. Quand nous sommes arrivés ici, il n’y avait pas assez de nourriture. Nous avons alors formé un groupe pour aller chercher de la nourriture dans la brousse, à environ deux heures de marche. Nous savions que nous y trouverions des bananes, de la cassave et des haricots. Je suis parti avec mon frère Ndende et mon meilleur ami Katangaza. Sur le chemin du retour, nous sommes tombés sur des rebelles. Ils ont emmené mon frère et Katangaza dans la brousse et les ont poignardés. Aucun d’entre nous n’a osé bouger. Nous n’aurions pas pu. Au moindre mouvement, ils nous auraient tués. C’était le 3 août. Le jour où j’ai tout perdu...
Mon frère était mon meilleur ami. On travaillait ensemble. On partageait l’argent. On partageait tout. Maintenant il est parti. Quand on travaillait ensemble, ont avait deux fois plus de force. Je n’en ai plus aujourd'hui. J’ignore si je pourrai veiller seul sur la famille. Je dois subvenir aux besoins des enfants de mon frère et je ne sais pas comment je vais y arriver. »
Photo: Rankin
Mbrize Loyi, 28 ans (foulard rose clair) au centre. Elle a perdu sa fille Elisa.
« A cause de la guerre, nous avons dû fuir notre village. C’est la troisième fois que nous devons partir. La première fois, nous sommes allés à Uvira où nous sommes restés cinq mois. La deuxième fois, nous sommes restés trois mois à Kiliba. Cette fois, nous sommes venus ici, à Sange. Quand les combats se sont rapprochés, nous nous sommes enfuis. Nous avons pris les enfants et rien d’autre. Nous portions les plus petits ; ceux qui pouvaient marcher marchaient.
Lorsque nous sommes arrivés, nous étions tous en bonne santé. Mais maintenant, nous nous perdons rapidement nos forces. Mon mari est malade. Il est à l’hôpital. Nous ne pouvons manger qu’un peu de foufou (plat à base de farine de maïs et d’eau) le soir avant d’aller nous coucher. Nous ne mangeons pas de la journée. Nous dormons par terre avec le ventre vide. Pendant la journée, nous essayons de trouver des feuilles de cassave dans les champs. C'est difficile car nous sommes obligés de voler de la nourriture sur les terres d’autres personnes. Mais nous n’avons pas le choix. Nous n’avons pas de terre à cultiver.
Ma fille Elisa est morte ici il y a un mois. Elle avait neuf ans. Nous vivions alors dans l’école. J’ignore ce qui s’est passé. Elle est morte un soir, comme ça. Ça me brise le cœur. Lorsque je suis venue ici avec elle, c’était pour la protéger des combats. Je suis sa mère, c’était mon devoir de la protéger. Mais elle est quand même morte ici, dans un endroit où elle était censée être en sécurité. Nous l’avons enterrée au cimetière. Lorsque mes enfants pensent à leur sœur, ils pleurent. Les voir pleurer me rend malade.
Je n’ai que ma mémoire pour me souvenir d'elle. C'était une fille constamment joyeuse. Elle chantait tout le temps, à l’église, à la maison, partout. Elle était très intelligente. Elle adorait aller à l’école. C’était aussi une comédienne, une vraie farceuse. La maison était toujours animée quand elle y était. Quand je regarde mon mari ou les autres enfants, le visage d’Elisa me revient. Elle ressemblait tellement à mon mari. »
Photo: Rankin
Masumbuko, 36 ans, et sa femme Grace, 30 ans.
« Je suis tombé amoureux de ma femme au premier regard. Il y avait quelque chose en elle – sa façon de parler, de marcher, son nez, ses oreilles... Quand je l’ai vue, je l'ai trouvée si belle ! Je ne peux pas l'expliquer. Certaines personnes ne pensent peut-être pas qu’elle est belle, mais pour moi elle est parfaite. »
Photo: Rankin
Charles, 51 ans, vit avec 22 autres familles dans un centre médical abandonné. Il a perdu son épouse.
« J’ai toujours ma famille mais j’ai perdu ma bien-aimée.
J’ai cinq enfants. Certains sont ici, mais d’autres sont restés avec une autre famille, à 14 km d’ici. Mes trois filles sont avec moi : Mwangaza (18 ans), Maitaji Mukuyano (16 ans) et Tantine Ngombekwa (11 ans). Nous vivons avec 22 autres familles dans une maison abandonnée. Nous venons tous de villages différents, mais nous nous connaissions d'avant. Nous avons tous fui nos villages quand les combats ont commencé. C'était un mardi. Nous nous sommes retrouvés ici par hasard.
Quand on est dans les champs et qu'on entend des coups de feu, on n'a pas le temps de rentrer chez soi et d’emmener ses vaches. On doit jeter ses outils et courir. Je suis vieux, je ne marche plus très bien. J’ai donc mis du temps à trouver ma femme et mes enfants. Quand j’ai retrouvé mes enfants sur la route, ils m’ont dit que ma femme faisait une attaque cardiaque. Elle était malade depuis un moment ; nous savions qu’elle avait des problèmes. Les coups de feu étaient si proches et bruyants qu'elle s'est effondrée. Mes voisins m’ont aidé à la porter sur une civière ; nous avons continué à courir en la portant sur nos épaules tandis que les combats s’intensifiaient – les coups de feu devenaient de plus en plus bruyants. Je la regardais sans arrêt pour vérifier qu’elle était toujours en vie. Après un moment, nous avons dû nous arrêter pour nous reposer, et j’ai vu qu’elle était déjà partie. Nous avons creusé une tombe et l’avons enterrée là. Quand nous avons eu fini de l'ensevelir, la situation s’était encore empirée. Mes voisins ont décidé de repartir aussi vite. Avec mes enfants, nous avons passé trois nuits à nous cacher dans la brousse avant d'arriver ici.
Ma femme me manque énormément. Je ne suis pas en bonne santé, et j'ignore qui va prendre soin de mes enfants. Je ne pense pas que je me remarierai un jour. J’aimais tant ma femme... J’ai toujours sa photo sur moi, celle de sa carte d’identité. Sa photo me rappelle la fierté que j’éprouvais de l’avoir à mes côtés. Elle nous montrait tant d’affection, à mes enfants et moi. »
Photo: Rankin
Furaha, 28 ans.
« Quand les combats ont commencé, il était presque impossible d’emmener autre chose que les enfants. Nous avons six enfants dans la famille. Nous avons dû nous cacher dans la brousse pendant quatre jours avant de trouver cet endroit. Lorsque les coups de feu se rapprochaient, les enfants étaient terrifiés. Nous avions tous peur. C’est un environnement très dur pour les enfants. Nous devions dormir dehors sans nourriture. Les enfants tombaient malades à cause des moustiques et tout le monde avait faim. Mais il ne fallait surtout pas faire de bruit car si les combattants vous trouvent, ils vous tuent...
Nous connaissons des cachettes où les enfants pouvaient pleurer sans qu'on ne les entende, comme les cavernes que l'on trouve entre les montagnes. Nous cherchions toujours des cachettes disposant d’eau ou proches des rivières. Lorsque les enfants sont angoissés, on peut les apaiser en les lavant et en leur donnant un peu d’eau à boire. Nous essayions aussi de les calmer en les allaitant. Mais lorsqu’ils pleuraient, nous devions mettre nos mains sur leur bouche.
En tant que mère, je suis évidemment pleine d’amour pour mes enfants. Quand ils sont heureux, je suis heureuse. Quand ils pleurent, j’ai envie de pleurer. Si quelque chose arrive à l’un de mes enfants – s’ils tombent malade ou ont faim – je fais tout ce que je peux pour leur trouver quelque chose à manger. Ce que je désire plus que tout, c’est qu'ils grandissent en temps de paix. Je veux qu’ils étudient et vivent heureux. Mais en ce moment, nous ne sommes pas heureux. Nos enfants sont malades, ils n’étudient pas et nous ne savons pas de quoi leur avenir sera fait. »
Photo: Rankin
Ngabu, 8 ans.
« J’adore apprendre ! »
Photo: Rankin
Celestin, 14 ans.
« J’adore mon chapeau. Je l’ai acheté sur le marché l’année passée. Je l’adore parce qu’il me protège du soleil. Comme il est noir, il ne se salit pas et reste beau. Je le porte tous les jours après l’école ! »
Photo: Rankin
Annie, 45 ans, mère d’une famille d’accueil de 10 personnes.
« Au Congo, tout le monde peut avoir besoin d’aide à tout moment. Aujourd’hui ce sont nos amis, demain peut-être nous. Dans le passé, quand nous avons dû fuir, d’autres nous ont aidé. À présent, je veux faire la même chose pour eux. Nous avions une deuxième maison qui était vieille. Nos enfants dormaient dans une pièce et les chèvres restaient dans l’autre. J’ai ramené nos enfants dans la grande maison avec nous et j’ai sorti les chèvres pour proposer deux pièces à nos amis.
Nous sommes devenus bons amis. Nous mangeons ensemble, nous partageons notre nourriture. Nous cultivons ensemble. Nous allons à des églises différentes – ma famille est protestante et nos amis sont Témoins de Jéhovah – mais les gens sont plus importants que leur religion et c’est notre devoir de prendre soin les uns des autres. »
Photo: Rankin
Zafarani, 25 ans, et son mari Farbrize, 28 ans.
« La première fois que j’ai vu mon mari, je vendais du jus de banane sur le marché. Je ne pourrai jamais l’oublier car ce fut un très beau jour pour moi. J’avais 18 ans. Il portait un pantalon noir et une chemise rouge, le genre qu’on ne porte que pour les grandes occasions. Je me souviens qu’il ne l’avait pas rentrée ! Il est venu à mon stand et m’a demandé où je vivais. Il m’a dit voulait venir m'y voir.
Au début j’étais timide. Je n’ai rien dit. Je n’étais pas sûre de ses intentions – certains hommes ne courent après les femmes que pour s’amuser. Ils ne sont pas sérieux. Il est revenu le lendemain et m’a demandé la même chose. Je lui ai dit où je vivais et qu’il pouvait venir me rendre visite. Il est venu et nous avons beaucoup parlé. Je pense que nous sommes tombés amoureux à ce moment-là. Il m’a dit qu’il voulait qu’on soit ensemble. Mais je n’étais toujours pas sûre qu’il parlait de mariage. Je lui ai donc dit : ‘Fais-ça comme il faut ou laisse tomber !’ »
Photo: Rankin
Muvida, 50 ans, et sa petite-fille Chance, une semaine.
« Ma fille Byamungu est morte la semaine dernière. Elle avait 27 ans. Elle est morte en accouchant à l’hôpital ici, à Sange. Elle a subi une césarienne et est décédée. J’étais à côté d'elle quand elle est décédée. Elle est morte dès que le bébé est né ; elle n’a même pas eu la chance de voir son enfant. Nous avons enterrée ma fille vendredi. Je n’avais pas d’argent, j’ai du emprunter (7€) pour payer les funérailles.
Je suis la première à avoir tenu le bébé. Je l’ai appelée Chance. Elle est belle, comme sa mère. J’aimerai cet enfant comme le mien. Je l’aimerai et veillerai sur elle autant que j’ai aimé et veillé sur ma fille. Je me sens un peu mieux grâce au bébé. Je sais qu’à la mort de ma fille, je n’ai pas tout perdu. J’ai toujours ce beau bébé qui me rappellera ma fille.
Lorsque le bébé dort, tout va bien. Mais elle ne mange pas bien et pleure beaucoup. Je suis très inquiète à son sujet. Je ne peux pas l’allaiter : je lui donne du lait de vache mais ça ne suffit pas. Je n’ai pas de vêtements pour elle et il n’y a pas assez d’eau. Dix personnes vivent avec la famille de ma nièce. Nous restons dans l’étable des chèvres, tous dans une pièce. Ma petite-fille n’a pas d’endroit où dormir, nous dormons tous sur le sol. La communauté d’accueil n’a pas assez de nourriture ; la seule aide qu’ils sont en mesure d’offrir est un endroit où dormir. Ils n’ont rien. Ils ne peuvent donc rien nous donner d’autre. Je n’ai rien à ma disposition pour m’occuper de Chance. »
Photo: Rankin
Sikito, 40 ans, partie avec une de ses clientes.
« J’ai commencé à tresser les cheveux quand j’avais dix ans. J’aime voir les gens avec de belles coiffures. Il existe de nombreuses coiffures, mais je peux toutes les faire. Les gens peuvent me demander n’importe quoi. Beaucoup de femmes aiment avoir les cheveux dressés sur la tête. Si je veux créer ce style, je dois utiliser un peu de fil et l’enrouler autour des cheveux pour les maintenir en place. Ils doivent être bien serrés. En général, les enfants n’aiment pas ce style parce qu’il leur fait mal à la tête.
Je déteste voir quelqu’un avec une mauvaise coupe. Ça me rend malade et j’ai toujours envie de faire quelque chose pour eux. Je suis vraiment fière de mon travail parce qu’il me permet de gagner assez d’argent pour payer les frais de scolarité de mes enfants. J’ai pu envoyer mes cinq enfants à l’école. Je gagnais beaucoup d’argent à une époque. En ville, je demandais 100.000 francs par coupe tandis qu’ici je demande 200 francs – c’est rien, mais personne n’a d’argent ici. »
Photo: Rankin
En 2008, Rankin s’est rendu avec Oxfam dans le camp de déplacés de Mugunga, à l’Est de la RDC, pour y photographier les hommes, femmes et enfants prisonniers des zones de guerres. Son objectif : donner un visage à des populations trop souvent réduites à l’état de statistiques, et montrer l’espoir qui continue de les habiter malgré les conditions de vie extrêmes qu’ils endurent depuis des années. (voir les photos et témoignages)
En octobre 2009, Rankin est retourné en RDC. Lors de cette deuxième visite, il s’est rendu dans la ville de Sange, où des dizaines de milliers de civils se sont réfugiés pour fuir les combats. La générosité des habitants a inspiré l’artiste. Son recueil de photos et de témoignages met en lumière les remarquables histoires d’amour qu’il a découvertes là-bas : l’amour d’une mère qui dorlote son bébé, l’amour d’un jeune couple, infailliblement ensemble tandis que l’horreur frappe autour d’eux...
La générosité par-delà l’horreur
La République démocratique du Congo (RDC) est un des endroits de la terre les plus difficiles à appeler son ‘chez soi’. Depuis 1998, cinq millions de personnes sont mortes à cause des conflits – et la guerre continue de dévaster l’est de ce vaste pays. La plupart des gens ont perdu la vie non pas au combat, mais à cause de la malnutrition et des maladies dues à cette situation de guerre. Des centaines de milliers de foyers ont été détruits. Les viols sont fréquents. Le niveau de souffrance est inouï.
Pourtant, au-delà de l’horreur, l’espoir est toujours là. Deux millions de personnes ont été forcées de quitter leur foyer dans l’est de la RDC, mais la majorité ne vit pas dans des camps improvisés. Elles vivent souvent dans des familles pauvres qui ont ouvert leur maison à ceux et celles qui ont tout perdu. C’est cette générosité extrême et cet amour que Rankin a décidé de célébrer dans ce nouveau reportage.