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Objectifs du Millénaire pour le développement

20 septembre 2010

OMD : Le Nord en perte de crédibilité, le Sud en manque de confiance

Michael Cashman est rapporteur sur les Objectifs du millénaire (OMD) pour le Parlement européen. Leonor Briones est coordinatrice de Social Watch Asie. Que pensent ces voix du Nord et du Sud de l’état actuel des OMD ?

Les OMD sont en difficulté. Pourtant, on les estimait peu ambitieux...
Michael Cashman : Les OMD ne sont pas assez ambitieux, c’est vrai. Ce sont des objectifs minimum, pour lesquels nous n’arrivons même pas à tenir nos engagements. Aujourd’hui, il ne nous reste que 5 ans pour réaliser les OMD. Et nombre d’entre eux sont en grand danger.

Leonor Briones : Les OMD ne sont en effet pas suffisants. Mais il s’agit d’engagements qu’ont pris les gouvernements devant les Nations Unies et le monde entier. Il nous faut donc insister sur l’obligation de les réaliser. Ils constituent en outre un bon moyen de mesurer les performances des gouvernements.

Est-il encore possible de réaliser les OMD d’ici 2015 ?
M.C. : Absolument. En politique, il ne faut jamais laisser retomber la pression. Si vous n’y croyez pas vous-même, comment pouvez-vous demander à d’autres de vous appuyer ? Comment pouvezvous inciter les États membres de l’UE ou du G20 à respecter leurs obligations morales et légales ? En maintenant la pression, on peut y arriver.

L.B. : Atteindre les OMD sera très difficile. Dans de nombreux pays, la pauvreté ne fait actuellement qu’augmenter, à cause de la multiplication de catastrophes naturelles et de la crise financière mondiale. Sans parler des problèmes de gouvernance.

Face à la crise, l’UE n’a-t-elle pas avant tout cherché à sauver sa propre peau ?
M.C. : Certainement pas. Si c’était vrai, nous ne serions qu’un marché européen sans valeurs. Nous ne serions pas le premier contributeur d’aide publique au développement (APD). Cela dit, il est vrai qu’au moment où les États membres ont pris leurs engagements financiers, la situation était plus favorable. Aujourd’hui, ils subissent de lourdes pressions pour rediriger les flux financiers en interne. Les États européens se sont engagés à consacrer à l’APD un pourcentage de leur Revenu National Brut (RNB). Si ce revenu baisse, il en va de même pour l’aide. La crise est donc un fardeau partagé. Mais un double fardeau pour les pays en développement, parce que le coût de la crise y est nettement plus élevé.

De nombreux pays européens n’ont toujours pas réalisé leur engagement de consacrer 0,7% de leur RNB à l’APD. Le Parlement européen les a interpellés. Dans certains pays, comme le Royaume-Uni ou la Belgique, cet engagement est aujourd’hui devenu une obligation légale. Je souhaiterais voir ceci arriver dans les 27 États membres.

L.B. : Sauver sa propre peau, c’est un réflexe naturel. Nous avons effectivement ressenti un ralentissement dans l’APD, et parfois des changements de stratégies. Les pays en développement ont le sentiment de devoir se débrouiller seuls face à cette crise.

La réalisation des OMD n’est-elle pas avant tout de la responsabilité des pays en développement ?
M.C. : Une cohérence globale est essentielle. L’UE doit certainement adapter ses politiques afin qu’elles ne soient plus en contradiction avec le travail positif effectué par le biais de l’APD. Mais nous devons aussi inciter les pays bénéficiaires à la bonne gouvernance : s’attaquer à la corruption, collecter des taxes, renforcer les services publics...

Les gouvernements du Sud doivent être considérés comme une partie de la solution, et pas comme le problème. Il s’agit de leur donner un mandat pour réaliser les OMD, et de leur donner les cartes pour qu’ils puissent y arriver. Cela passe par la participation civile. Les pays en développement doivent rendre des comptes à leur population, via leur parlement, leurs médias, etc. C’est cela, la démocratie. Des gouvernements plus démocratiques et plus responsables seront mieux à même de mettre en place une économie où les citoyens peuvent s’épanouir.

L.B. : La réalisation des OMD est une responsabilité partagée entre les pays en développement et les pays riches. On repousse facilement la responsabilité entière sur les pays en développement. Mais si nous n’arrivons pas à réaliser les OMD, c’est par manque de moyens financiers. Nous avons des dettes énormes et un déficit budgétaire parce que nous n’arrivons plus à écouler nos marchandises, du fait notamment de la crise et de la baisse de la demande qui en découle dans les pays riches.

Le débat sur la responsabilité de chacun date de la création des OMD. Les pays riches disaient alors : « l’OMD 1 à 7, c’est votre problème ; l’OMD 8 c’est le nôtre ». Je ne suis pas d’accord avec cela. Nous sommes tous responsables de la réalisation de chacun des objectifs. Et pour ce qui est du fameux OMD8, où en est-on d’ailleurs ?

Cet objectif montre bien que pour atteindre les OMD, il ne faut pas que de l’argent, mais aussi des politiques cohérentes...
L.B. : La réalisation ou non de l’OMD 8 déterminera le succès des autres. C’est dans cet OMD que réside la solution à de nombreux obstacles pour les pays en développement. Il faut libérer des ressources financières en réglant le problème de la dette, arriver à un consensus mondial sur la problématique du commerce international, etc.

M.C. : Plus de cohérence dans nos politiques, c’est ma bataille quotidienne : nous devons réformer nos politiques agricoles (PAC) et de pêche communes, nos politiques commerciales, les paradis fiscaux... tous ces éléments qui nuisent aux effets positifs de l’aide au développement.

L’aide n’est pas la panacée. C’est l’ensemble de nos politiques qui compte. Garantir des flux d’argent vers les pays en développement, c’est très bien. Mais si par ailleurs nous surproduisons et octroyons des subsides pour envoyer cette surproduction dans les pays en développement, c’est miner leurs économies et empêcher les paysans de vivre de leur production. C’est pourquoi il faut réformer la PAC : nous devons être en mesure d’assurer aux producteurs un prix durable et prévisible.

Cette cohérence doit d’ailleurs être globale. Les politiques de l’UE font partie d’une mosaïque. Il faut donc aussi une cohérence entre ce que font l’UE, la Russie, la Chine ou les États-Unis.

Les accords commerciaux de l’UE affectent-ils la réalisation des OMD ?
L.B. : Tout à fait. Ces accords sont bien souvent unilatéraux ; ils bénéficient davantage aux pays riches qu’aux pays en développement, c’est certain.

M.C. : Un bon accord commercial doit bénéficier autant à l’UE qu’à ses partenaires. Ce n’est pas le cas pour le moment. Quand nous demandons une ouverture des marchés, par exemple, nous devons aussi ouvrir les nôtres, et pas uniquement exploiter ceux des autres.

Voyez-vous l’appui budgétaire et le « budget tracking » (voir p. 2 ) comme la bonne méthode pour assurer une utilisation efficace de l’aide ? M.C. : Ce n’est pas « la » méthode, mais une méthode pour atteindre des résultats. D’autres sont, par exemple, de collaborer avec la société civile et avec des ONG qui réalisent des projets et obtiennent de vrais résultats.

L.B. : L’appui budgétaire est plus efficace que l’aide à des projets spécifiques. C’est une façon d’accorder de la confiance et du respect au pays bénéficiaire : on lui alloue un budget qu’il utilise là où il l’estime nécessaire. On lui donne aussi beaucoup plus de flexibilité, contrairement à l’approche « projet » où chaque centime est dirigé vers un projet bien spécifique.

L’appui budgétaire doit être monitoré par la société civile. Aux Philippines, Social Watch fait du « budget tracking » depuis 3 ans, sur des projets de santé et d’éducation.

Je pense que le « budget tracking » va prendre de l’ampleur dans le monde. C’est un développement logique : d’abord, vous tentez de convaincre votre gouvernement d’investir plus dans certains secteurs. Une fois qu’il prétend le faire, vous voulez vous assurer qu’il ne vous ment pas. Nous avons le droit et le devoir de contrôler la manière dont cet argent est dépensé.

Les pays riches prennent constamment des engagements qu’ils semblent incapables de tenir. Ne risquent-ils pas une perte de crédibilité ?
M.C. : Si nous ne tenons pas nos engagements, cela risque de nous faire perdre toute légitimité morale ou légale dans le monde. En outre, le manque de financements sûrs et prévisibles a des répercussions sur les pays en développement, qui ne peuvent planifier leurs investissements. Et cela porte atteinte à tout le travail accompli. Au final, ce sont les électeurs qui doivent faire en sorte que les États membres tiennent leurs promesses en les bétonnant dans des lois.

L.B. : Face à ces problèmes, nous devons faire comprendre à nos gouvernements et à la société civile qu’ils ne doivent pas nécessairement compter sur la pitié et la bonne volonté des pays riches. Nous connaissons les limites de ce qu’ils peuvent faire, ainsi que leurs préférences. C’est tout naturel : on commence par les pays les plus pauvres, parce que même avec peu de moyens, on peut y atteindre des résultats spectaculaires.

Mais pour faire avancer des pays à moyen revenu, comme ceux d’Asie, il faut de plus grosses sommes d’argent. En chiffres absolus, nous avons plus de pauvres en Asie. Mais les pays riches préfèrent investir dans de plus petits pays.

Il subsiste en outre ce sentiment de culpabilité vis-à-vis des pays africains. Ce sont d’anciennes colonies, et l’ancien pouvoir colonial ressent l’obligation de compenser pour l’exploitation du passé. Je ne dis pas que nous méritons plus l’aide que les pays africains. Mais, vous savez, les pauvres sont pauvres, dans toutes les parties du monde.


Qui sont Michael Cashman et Leonor Briones ?
Michael Cashman est Membre du Parlement européen (MPE) depuis 1999. Britannique, il était acteur avant de se lancer dans la politique avec le Labour Party. Au PE, il s’est illustré notamment dans sa lutte contre la discrimination des minorités au sein de l’Union européenne. En 2007, il était élu « MPE de l’année pour la Justice et les Droits fondamentaux ». En 2010, il est rapporteur spécial sur les OMD pour la Commission du Développement du Parlement européen.

La professeur Leonor Briones est coordinatrice de Social Watch Asie et a fondé Social Watch Philippines. Social Watch est un réseau de plus de 100 organisations et individus qui luttent contre la pauvreté, pour une distribution équitable des richesses et pour le respect des droits de l’homme. Spécialiste des questions d’aide publique au développement, Briones a contribué à présenter au gouvernement philippin un « Budget alternatif » en 2009, budget accordant davantage de place aux services sociaux de base. www.socialwatchphilippines.org/


Article issu du magazine Globo, n°31, "Objectifs du Millénaire : le poids de l’incohérence"


En action pour les OMD !
La crise économique compromet le financement des Objectifs du millénaire. Elle a toutefois permis de relancer le débat autour des sources de financement innovantes. La plus connue d’entre elles est la Taxe sur les Transactions Financières (TTF), qui pourrait rapporter des centaines de milliards d’euros par an aux gouvernements.
Ce mardi 7 septembre, Oxfam mènera une action de 9h à 9h30, place Schuman à Bruxelles. Elle vise à ce que les ministres européens des Finances prennent position en faveur de la TTF. Tout le monde est le bienvenu !