Les victimes du tsunami demandent justice au Sri Lanka

Fin juin, le mouvement paysan « Movement for National Land and Agricultural Reform » publiait le rapport « Justice for the tsunami victims ». Sarth Fernando, un membre du mouvement, a remis ce rapport à la Commission Coopération au développement du Parlement européen. Oxfam-Solidarité donne ici à voir la manière dont le gouvernement gère la reconstruction dans son pays.
Le raz de marée du 26 décembre 2004 a tué pratiquement 40.000 personnes au Sri Lanka ; 800.000 autres ont perdu leur habitation et ont dû fuir. Treize des quatorze districts côtiers ont été touchés. D’après les estimations, 80% des victimes appartenaient à des petites communautés de pêcheurs qui vivaient et travaillaient sur la côte. Neuf habitations sur dix ont été détruites et la moitié de cette population a perdu tous ses moyens de subsistance.
Une ancienne menace
Mais pour ces communautés, la menace existait bien avant le tsunami. Selon des chiffres officiels, de 25 à 33% des personnes sinistrées vivaient en dessous du seuil de pauvreté. Et dans les villages de pêcheurs, la proportion est encore plus grande. Du fait d’un conflit qui s’éternise et surtout de l’existence de zones sévèrement contrôlées dans le nord-est, des villages entiers ont été forcés de se déplacer et l’accès à la mer a été strictement limité.
Lors des années précédentes, le développement de l’industrie du tourisme sur la côte sud-ouest et à l’est a exercé une pression accrue dans les régions traditionnellement utilisées par les pêcheurs pour accoster et pour traiter le poisson. La pêche industrielle qui utilise de grands navires a épuisé les ressources halieutiques avec, en conséquence, une diminution des moyens de subsistance durables pour les pêcheurs traditionnels.
« Le tsunami a rendu plus vulnérables une grande partie des pêcheurs, des agriculteurs, des petits entrepreneurs et prestataires de services » affirme le gouvernement. « Les programmes de reconstruction doivent veiller à ce que ces communautés puissent retrouver leur mode de vie et disposer des moyens de se constituer un revenu durable. » Mais le rapport « Justice for the tsunami victims » montre que la pression sur ces personnes n’a fait que s’accentuer.
Reconstruire le pays
En effet, peu après le tsunami, le gouvernement a inscrit « la reconstruction de l’ensemble du pays » à son agenda. Le président voulait « non seulement rétablir le territoire touché dans son état antérieur mais en même temps veiller à une amélioration substantielle de l’ensemble du pays. » Le programme officiel parlait d’une « reconstruction qui va au-delà de la réparation des dommages, avec un budget suffisant pour développer une infrastructure nécessaire à un pays moderne. »
Le tsunami fut une des plus graves catastrophes naturelles de l’histoire du Sri Lanka mais, en fin de compte, il n’y eut qu’un pourcent de la superficie totale du pays et moins de 5 pourcent de la population qui furent touchés. Dès lors, la rhétorique portant sur la reconstruction de l’ensemble du pays ne fut rien d’autre qu’une tactique du gouvernement : il s’agissait de ramener sur la table des plans de développement national déjà anciens et contestés, et de profiter de cette crise au vu des sommes considérables que de généreux donateurs du monde entier avaient rassemblées pour les victimes du tsunami.
Big business
Le 3 janvier déjà, le président du Sri Lanka confiait le contrôle d’un programme de développement national à une organisation non gouvernementale composée de 10 membres. A ce groupe d’action appartiennent les propriétaires d’une chaîne d’hôtels situés sur la côte du Sri Lanka, le PDG d’une entreprise de construction d’hôtels et de galeries commerciales, le représentant de deux compagnies aériennes, le manager de tour-opérateurs, un promoteur de projets portuaires et aéroportuaires, etc. Le 13 janvier, ce groupe d’action était en mesure de soumettre un plan de développement complet au président ! Le 17 janvier, le plan était présenté à la population et la gestion du programme confiée à ce groupe reconverti en organisme public pour une durée de trois à cinq ans.
L’essentiel du programme porte sur le développement du tourisme. La population locale devra dès lors quitter la zone côtière et ceux qui habitaient dans ce que l’on appelle cette zone tampon obtiendront une nouvelle habitation. Où ? On ne le sait pas encore. Mais pour le secteur hôtelier, le groupe de travail a apparemment prévu une autre réglementation : les hôtels existants peuvent rester, de nouveaux hôtels peuvent même être construits à cet endroit et de nouvelles zones touristiques peuvent y être développées.
C’est ainsi que le plan de développement d’Arugam Bay, par exemple, couvre une bande côtière de 17 km sur 5, entre Komani et Panama. Les pêcheurs et paysans qui y habitaient devront quitter les lieux pour faire place au tourisme. En plus des hôtels, on y retrouvera une galerie commerciale, un yacht club, un terrain d’atterrissage flottant pour avions et hélicoptères, etc.. Si les 15 endroits touristiques prévus occupent environ la même superficie, 1.275 km2 au total seront ainsi accaparés. C’est beaucoup plus que les 500 km2 touchés par le tsunami !
Cette situation découle du fait qu’il est entendu que le pays appartient au gouvernement. Les pêcheurs et les paysans peuvent donc être déplacés sans problème. Et celui qui ne proteste pas sera prioritaire pour obtenir une nouvelle habitation. Si les 15 lieux touristiques suivent l’exemple d’Arugam Bay, c’est jusqu’à 75.000 familles qui devront céder la place.
Le gouvernement du Sri Lanka utilise 80 millions de dollars prélevés sur le Fonds Tsunami pour financer ce programme :
50 millions pour un pont enjambant la lagune d’arugam ;
5 millions pour une nouvelle route contournant Arugam ;
20 millions pour la construction de 2.500 nouvelles constructions dans l’arrière-pays ;
5 millions pour l’installation de l’eau et des égouts dans les nouvelles zones d’habitation et de tourisme.
Que peut-on faire avec 80 millions de dollars ?
Le gouvernement a décidé d’arrêter de verser les allocations hebdomadaires pour la nourriture aux 881.000 victimes - 200 roupies au comptant et 175 en bons. Avec 80 millions de dollars, ces gens pourraient être aidés pendant au moins 6 mois encore.
Les travaux ont commencé pour la construction de 1.659 maisons alors que 41.393 maisons ont été entièrement détruites. 80 millions de dollars seraient suffisants pour que 32.000 personnes retrouvent une habitation.
Si pour chacune des zones touristiques un investissement de 80 millions
de dollars est nécessaire, le coût total s’élèvera à 1,2 milliard de dollars, soit 40 pourcent du montant rassemblé à ce jour. Et le nouveau programme prévoit encore :
la construction de routes pour les voitures ;
le développement de ports de pêche industrielle à grande échelle ;
la privatisation des richesses naturelles.
Combien d’argent faudra-t-il encore pour tout cela ?
Pourtant d’autres problèmes réclament d’urgence l’attention, comme le conflit armé dans le nord-est, la pauvreté et la faim - 25 pourcent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Les catastrophes comme les conflits armés, la pauvreté et la faim sont des états d’urgence qui ne peuvent être reportés. Ils doivent être résolus rapidement, avec énergie et efficacité.
En guise de conclusion
Il y a clairement un parallèle entre l’approche de la pauvreté et de la faim, d’une part, et la reconstruction après le tsunami, d’autre part : si on permet à des personnes non habilitées de faire des plans, ceci aboutira à des plans non adaptés et la majorité de la population sera dupée. Que l’on pense aux dizaines de milliers de personnes qui habitent dans des tentes et des abris en tôles ondulées, dans l’attente d’une réponse à la question de savoir où reconstruire leur vie et avec quels moyens. Que l’on pense aux centaines de milliers de personnes qui ont vécu avec les mêmes questions, pendant les vingt dernières années,.Que l’on pense aux millions de personnes qui devront patienter jusqu’en 2015 pour voir leur pauvreté et leur faim réduites de moitié par rapport à aujourd’hui.
Les millions de personnes qui ont réagi avec une telle rapidité et générosité après le tsunami et qui ont apporté leur contribution au fonds spécial d’aide aux victimes, doivent faire pression pour que celles-ci puissent effectivement reconstruire leur vie. Les victimes du Sri Lanka veulent surtout disposer des richesses qui leur appartiennent depuis des générations - le pays, l’eau, les côtes, la mer. Ils veulent de l’espace pour développer leurs propres plans.
Le mouvement de paysans « Movement for National Land and Agricultural Reform » (MONLAR) est une ONG qui travaille depuis une quinzaine d’années avec des petits paysans. Elle leur prodigue formations et informations, analyses et actions pour sensibiliser leurs membres à la mondialisation et à ses effets sur leurs moyens de subsistance. Elle les aide à expérimenter et développer des alternatives durables. MONLAR est membre d’une alliance pour la protection des richesses naturelles et des droits humains (ANRHR), un réseau qui, au Sri Lanka, rassemble 200 associations de paysans, de pêcheurs, d’ouvriers travaillant dans les plantation, de syndicats, de groupes de femmes, d’associations de défense des droits humains, d’ONG, d’universitaires, de religieux, etc.
Pour le rapport complet « Justice for the tsunami victims » (version anglaise), cliquez sur le lien
- Justice to tsunami victims. (PDF - 492.7 ko)


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