social

Souveraineté alimentaire

21 novembre 2006

Les revendications

La situation alimentaire et agricole mondiale est paradoxale. Alors que les agriculteurs sont capables de nourrir l’ensemble de la population mondiale, près de 900 millions de personnes souffrent encore aujourd’hui de la faim. Ce sont principalement les paysans et leurs familles qui souffrent de la malnutrition. Ils forment la majorité de ceux qui vivent dans l’extrême pauvreté parce qu’ils ne peuvent pas vivre de leur travail.

Texte de campagne de la Plate-Forme Souveraineté Alimentaire

Comment comprendre que la moitié de l’humanité, qui compte directement sur l’agriculture pour assurer sa survie, endure une situation catastrophique, marquée par le chômage, la pauvreté, l’exode ou la faim ? Comment comprendre que, dix ans après le dernier sommet mondial sur l’alimentation, le nombre de personnes souffrant de la faim continue d’augmenter ?

La pauvreté et la faim ne sont pas une fatalité.

Dans la majorité des cas, la pauvreté et la faim sont le résultat de choix politiques : les politiques agricoles et commerciales actuelles. Celles-ci visent à produire la nourriture au prix le plus bas. Les prix baissent, oui, mais à quel prix ?

Au prix de l’appauvrissement et de la disparition de milliers d’agriculteurs dans le monde ! Car pour atteindre cet objectif de faible prix, tous les producteurs sont mis en concurrence, au Nord comme au Sud.

Une compétition qui met aux prises agriculture familiale et industrielle, subsidiée ou non, des zones très productives et moins productives, et ce tant au niveau national qu’international !

Cette concurrence favorise alors une agriculture qui a recours à l’exploitation des travailleurs, à la concentration des terres, à l’utilisation de techniques industrielles ou à la destruction de l’environnement.

Résultat, les prix sont trop bas

Les prix des produits échangés sur les marchés internationaux sont trop bas et ne permettent plus à la majorité de vivre décemment. Malheureusement ces prix s’imposent dans chaque pays. Pourquoi ? Parce que l’Organisation Mondiale du Commerce fixe l’objectif d’éliminer progressivement toutes les règles et protections qui limitent le commerce.

Dès lors, sans la possibilité de protéger les marchés locaux, les prix internationaux deviennent la norme alors qu’ils ne reflètent pas le coût de production local.

Pour faire face à cette concurrence à bas prix, les prix locaux chutent, aggravant la pauvreté et l’exploitation des agriculteurs sur des terres qui, pour beaucoup, ne leur appartiennent pas. S’en suit alors pauvreté, exode et malnutrition.

A qui bénéficie cette course à la compétitivité ?

Pas à la moitié de l’humanité qui travaille la terre, mais bien aux industries transnationales de l’agro-alimentaire, aux grosses exploitations et aux grandes surfaces ! Les consommateurs ne profitent pas non plus de ce modèle agricole parce que les grandes surfaces ne répercutent que peu la baisse de prix agricoles dans les prix de vente.

L’agriculture familiale, qui produit prioritairement pour les marchés locaux, et qui est de loin la plus répandue sur terre, s’efface de plus en plus face à une agriculture industrielle qui s’accapare ses ressources, comme la terre ou l’eau.

Les pays du Sud qui dépendent de l’exportation de matières premières agricoles, s’appauvrissent et perdent leur capacité de production. Et des millions d’agriculteurs familiaux de par le monde disparaissent.

Logique de concurrence et de dérégulation

Cette logique limite la possibilité pour les Etats d’appliquer des règles assurant une politique agricole durable. Pourtant ces règles pourraient garantir une alimentation suffisante et de qualité, assurer un prix juste aux producteurs, préserver l’environnement et favoriser une production agricole destinée en priorité aux marchés locaux et régionaux. Sur ce dernier point, la plupart des pays en développement sont dans une situation difficile.

En effet, ils cultivent d’abord des produits agricoles destinés à l’exportation et non pas pour la consommation locale. Pourquoi ? Parce qu’ils doivent accumuler les devises étrangères nécessaires au remboursement de leur dette extérieure.

L’Europe joue un rôle très important dans l’orientation de cette politique agricole et commerciale. L’Europe et les pays les plus puissants poussent partout cette politiques de bas prix. Si elle se l’inflige à elle même, l’Europe l’impose aussi aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique du Sud au travers des « accords de partenariat économique ».

Pourtant cette logique de bas prix a, ici et ailleurs, des effets désastreux sur l’environnement, mais aussi sur la survie de nombreux agriculteurs.

Que faire ? Que faire face à ces décisions ? Comment permettre aux agriculteurs de vivre décemment de leur travail ? Comment assurer une nourriture suffisante, adéquate et de qualité pour tous ? Comment maintenir l’emploi rural, l’environnement et la biodiversité ? Ces droits ne peuvent pas être assurés par le marché. Ils nécessitent des décisions politiques.

Des solutions existent

Défendre le droit pour les populations de déterminer les politiques agricoles et alimentaires qui leur conviennent, sans que ces décisions soient néfastes pour d’autres populations, c’est reprendre la revendication de base de la « souveraineté alimentaire ».

Pour assurer cette souveraineté alimentaire, nous demandons au gouvernement belge et aux responsables européens :

1. D’assurer des prix agricoles qui permettent aux agriculteurs de vivre décemment de leur travail.

Cela passe par le droit d’utiliser les droits de douanes et de quotas pour se protéger des importations à bas prix, comme l’ont fait les pays industrialisés pour développer leur agriculture.

Cela passe aussi par le droit pour chaque pays de définir ce qui est produit sur son territoire, la façon dont c’est produit, et ce qui y rentre.

Enfin, au niveau international, cela nécessite d’appliquer des politiques décidées entre pays producteurs et pays consommateurs pour stabiliser les prix, les rendre équitables et assurer des modes de production durables.

2. De permettre aux pays d’appliquer des politiques qui favorisent une agriculture familiale et une alimentation de qualité accessible à tous.

Ces politiques soutiendraient une agriculture destinée en priorité à l’alimentation des populations locales et régionales, qui préserve l’environnement, la biodiversité et la santé des consommateurs.

Chaque pays a le droit de définir ses propres normes sanitaires, sociales et environnementales s’appliquant aussi bien à la production qu’à l’importation. Les pays du Nord comme du Sud ont le droit de soutenir leur agriculture pour atteindre ces objectifs tant que cela n’a pas de conséquences négatives sur les marchés locaux et l’agriculture familiale d’autres pays.

3. De garantir l’accès des populations agricoles à la terre, aux semences, aux crédits, à l’eau...

Cela implique notamment des réformes agraires, le refus des brevets sur les semences ou la participation des agriculteurs à la gestion de l’eau.

4. De soutenir les efforts des agriculteurs et de leurs organisations, qui ont des politiques, des méthodes de production et de commercialisation qui contribuent à répondre aux attentes des populations et respectent l’environnement.

Ce soutien passe entre autres par la consommation responsable.

5. De limiter le pouvoir et la concentration des multinationales liées à l’agriculture et à l’alimentation.

Les producteurs de semences et d’intrants agricoles, les négociants, les industries de transformation alimentaire ou les grandes surfaces sont largement bénéficiaires de la dérégulation des marchés agricoles.

Des mesures doivent donc être prises afin que ces entreprises se plient aux normes sociales et environnementales et respectent les principes de la souveraineté alimentaire.

A travers ces demandes, nous demandons que les pouvoirs publics se réapproprient les politiques agricoles, en y associant les agriculteurs, les organisations de défense de l’environnement, les ONG et les organisations de défense des consommateurs.

Une campagne d’information et de pressions politiques

- Cette campagne vise premièrement à sensibiliser l’opinion publique autour des revendications de la souveraineté alimentaire. Elle vise à expliquer les enjeux qui menacent le droit à l’alimentation, le revenus des agriculteurs, l’accès à la terre, ... Elles vise aussi à informer le public sur les moyens de défendre la paysannerie familiale, les modes de production durable ou la biodiversité.

- Il s’agira aussi de faire pression sur les responsables politiques belges et européens pour que des politiques de régulation permettent à l’agriculture de répondre aux attentes des citoyens et des producteurs.

La campagne du CNCD-11.11.11 de 2006-2007 s’appuie sur la « Plate-Forme Souveraineté Alimentaire », rassemblant les organisations de producteurs agricoles, les ONG de développement, les mouvements environnementaux et des organisations de consommateurs. Cette campagne se fera en lien avec son homologue néerlandophone 11.11.11. et le réseau européen des plate-formes souveraineté alimentaire.

Pour plus d’infos :

- Thierry Kesteloot, chercheur chez Oxfam-Solidarité
Tél. 02 501 67 55 — tke(at)oxfamsol.be