Les Palestiniens ne veulent pas de pitié, mais de la justice

Rich Wiles est photographe et écrivain. Il vit et travaille dans le camp de réfugiés de Aida, au Nord de Bethlehem en Cisjordanie. Oxfam a discuté avec lui de la vie, de l’amour et de la lutte en Territoire palestinien occupé.
Pourquoi vous concentrez-vous sur la Palestine ?
Au cours de l’été 2003, un groupe de personnes du Nord de l’Angleterre m’a demandé de les accompagner en Palestine. Une fois sur place, j’ai réalisé que même en lisant et en étudiant la situation en Palestine, on ne peut pas comprendre comment est réellement la vie là-bas tant que l’on n’y est pas allé. De retour en Angleterre, j’ai décidé de retourner en Palestine. Avec tout ce que j’avais vu là-bas, je devais faire quelque chose.
Qu’avez-vous vu là-bas ?
Un moment reste gravé dans ma mémoire. 2 ans et demi après mon premier voyage, j’en avais encore de terribles cauchemars. Avec une quinzaine de personnes, j’ai visité une famille de Nazareth. La mère de cette famille nous a raconté que son fils de 15 ans était parti pendant la seconde Intifada qui a débuté en 2000. Il n’est jamais rentré à la maison et a été assassiné par des soldats israéliens…
Après nous avoir raconté son histoire, elle m’a pris à part. Elle savait que j’étais photographe et elle voulait me montrer quelque chose. « Tu dois venir avec moi et montrer au monde ce que je vais te montrer maintenant », m’a-t-elle dit. Elle m’a emmené dans la chambre de son fils, qui était restée identique depuis le jour où le jeune garçon est décédé. Elle n’y avait rien touché. Sur un lit, ses livres d’écoles étaient encore ouverts ; sur un autre lit étaient étendus les vêtements dans lesquels il était mort, maculés de sang… Comme si je me retrouvais face à un mort. Elle m’a laissé seul pour prendre des photos. J’ai eu besoin de plus d’une demi heure car mes mains tremblaient énormément. Je n’ai ensuite plus rien dit de toute la journée.
Depuis, j’ai vu bien d’autres choses en Palestine. J’ai vu des gens se faire tirer dessus, et moi aussi, on m’a tiré dessus. J’ai vu comment les gens se font molester et j’ai vu des corps sans vie. Mais aucun de ces moments ne m’a poursuivi autant que les vêtements tachés de sang de ce jeune garçon. C’est fou comme un moment peut véritablement être un tournant, comme celui-là l’a été pour moi.
Que cherchez-vous à raconter avec vos photos ?
Mon travail peut être comparé à un haut-parleur avec lequel la voix des Palestiniens peut être entendue. Les médias de masse ont contribué à une fausse représentation du peuple palestinien. Je ne vois pas les Palestiniens pleurer toute la journée. Je vois des gens vivre dans une situation horrible qui leur a été infligée par la situation politique.
Ils sont incroyablement forts, remplis de dignité, d’humanité et de fierté. Je ne veux pas considérer les Palestiniens comme des victimes, car ce n’est pas ce qu’ils me demandent. C’est la justice qu’ils veulent. En tant qu’artiste, j’ai la responsabilité de montrer au monde ce coté de la Palestine.
J’essaie de présenter la vie telle qu’elle est. J’ai choisi la photographie car c’est un moyen fantastique et fort pour communiquer avec les gens. Elle passe les barrières de la langue et de la culture.
Vous organisez des ateliers de photographie pour les jeunes du camp. Pourquoi ?
Un étranger qui prend des photos dans un pays exotique, cela ne sera jamais la même chose que les gens de ce pays qui prennent eux-mêmes des photos de leur quotidien. J’habite peut-être dans un camp de réfugiés, mais j’ai des droits que les Palestiniens n’ont pas. Je peux aller à Jérusalem, aucun de mes amis ne peut le faire. Je peux aller à la mer à Haïfa, aucun de mes amis ne peut passer le mur et voir cette mer. Je ne pourrai jamais tout à fait comprendre ce que c’est d’être Palestinien, car je ne dois pas mener la même lutte quotidienne.
Les jeunes avec lesquels je travaille vivent depuis leur naissance dans un territoire occupé. Ils ont beaucoup d’histoires à raconter et demandent, à raison, d’être écoutés. Ces jeunes savent qu’ils ne peuvent pas passer au-delà du mur d’apartheid. Ils savent qu’ils ne peuvent pas voyager en Australie, en Belgique ou en Angleterre pour y parler avec les gens. Mais leurs idées et leurs pensées peuvent voyager avec leurs photos. Leurs voix passent au-delà du mur et résonnent plus fort que les balles qui sifflent à Aida.
Avec certains jeunes, vous êtes aussi retourné dans leurs villages d’origine…
C’était sans doute le projet le plus important pour les gens du camp. Ce fut une expérience incroyable. Si vous passez un certain temps dans un camp de réfugiés, vous entendez de nombreuses histoires sur les villages d’origine. C’est une réelle tradition de transmettre l’histoire de génération en génération. Demandez à des gens d’Aida où ils habitent, ils vous répondront « dans le camp ». Pourtant, si vous demandez à un jeune de ce camp d’où il vient, il vous répondra le nom du village d’où ses grands-parents ont été chassés il y a 60 ans. Même si il n’a jamais vu ce village, il sait que chez lui, c’est là-bas.
Avant notre départ, tous les jeunes avaient interviewé leurs grands-parents. Un des grand-pères, Achmed, a raconté que dans son village il y avait une source où il buvait autrefois. Il a alors demandé à son petit-fils : « Prends une bouteille vide avec toi et remplis-la d’eau de la source. Lorsque j’en boirai, je goûterai ainsi encore une fois mon village. Et si je dois partir le jour d’après, je mourai avec un sourire sur le visage. »
Grâce à cette expérience, j’ai pu mieux comprendre la vie des réfugiés et leur droit de retour à leurs terres. Les Palestiniens ne sont pas attachés à leurs vieilles maisons ou écoles, ils sont attachés à leur pays, à leur terre.
Dans votre livre « Behind the wall », vous évoquez le ‘summoud’ palestinien : de quoi s’agit-il ?
‘Summoud’ est un terme arabe que l’on peut traduire par ‘détermination’. C’est l’âme, la force inhérente des Palestiniens. C’est une grande partie de la vie des Palestiniens.
Avant de commencer dans le centre Lajee du camp, je travaillais à Hébron. J’y ai vu des enfants assis à un checkpoint, des M16 pointés sur eux. Les soldats israéliens ne voulaient pas les laisser passer pour aller à l’école. Les enseignants sont alors venus jusqu’au checkpoint et ont commencé à y donner des leçons d’anglais, malgré les M16. C’est un très bel exemple du summoud palestinien.
Lorsque vous écrivez et parlez de la Palestine, vous utilisez des mots tels que ‘épuration ethnique’ et ‘apartheid’. Pourquoi utilisez-vous ces termes ?
Parce qu’ils sont corrects. Si un système d’apartheid est en place en Palestine, il faut parler d’apartheid. Si les villages ont subi une épuration ethnique il y a 60 ans, il faut appeler cela épuration ethnique. Je ne vais pas utiliser une langue qui est politiquement correcte, je vais vous dire la vérité. Ces termes sont trop durs pour certaines personnes, mais ce qui se passe en Palestine est dur. Les gens ne peuvent pas fermer les yeux sur cela. Depuis des décennies, il y a eu énormément de propagande sur la Palestine. Je veux décrire la situation telle qu’elle est réellement.
Pourquoi devrions-nous lire votre livre « Behind the wall : life, love and struggle in Palestine » ?
Beaucoup de livres sur la Palestine sont écrit dans un contexte très académique, le plus souvent par des non-Palestiniens. Les discussions académiques sont importantes, mais il faut aussi comprendre la réelle vie des Palestiniens. La plupart des gens ne visiteront jamais la Palestine et y vivront encore moins, mais tout le monde doit savoir ce qui s’y passe. Mon livre ne peut pas raconter pas toutes les histoires qui doivent être racontées, mais il donne une très bonne idée de la vie dans un camp de réfugiés.
Hanne Stevens
Plus d’infos :
www.richwiles.com/
www.lajee.org
Disclaimer concernant le conflit entre la Palestine et Israël


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