social

Souveraineté alimentaire

5 mars 2010

"Le système alimentaire mondial est schizophrène !"

Rapporteur Spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter dresse pour nous un bilan mitigé de la situation alimentaire mondiale. Si des progrès ont été accomplis dans la réponse à apporter à la crise, les problèmes structurels n’ont quant à eux pas été abordés...


Interview issue du magazine Globo n°29 "Quelles solutions à la crise alimentaire ?", mars 2010.


Il y a deux ans, la crise alimentaire faisait la « une » de l’actualité, suite notamment aux émeutes de la faim dans le monde. Aujourd’hui, ce thème n’est plus à l’agenda médiatique. Cela signifie-t-il que la crise est derrière nous ?

Certainement pas. En réalité, la crise est plus présente que jamais et le nombre de personnes souffrant de la faim n’a cessé d’augmenter, même depuis juillet 2008 lorsque les prix agricoles ont commencé à baisser sur le marché international. Ce serait une grave erreur de penser que cette baisse des prix a rendu l’alimentation plus abordable pour les pauvres. Le fait est qu’elle n’a pas été répercutée sur les consommateurs, tout comme la flambée des prix de 2007-2008 n’avait pas profité aux petits producteurs.

Les vrais gagnants ont été les acheteurs, les transformateurs et les distributeurs qui captent une part croissante de la valeur ajoutée. La crise est donc malheureusement toujours d’actualité pour les producteurs et les consommateurs pauvres.

Risque-t-on de faire face à de nouvelles fluctuations massives des prix et à de nouvelles émeutes de la faim ?

Absolument. Je suis convaincu que nous allons au devant d’épisodes comparables à ceux de 2007-2008. Les facteurs qui ont contribué à l’époque à la crise sont toujours présents et aucune réponse ne leur a été apportée, notamment en matière de spéculation sur les marchés des produits agricoles. Il est évidemment difficile de prédire quand ces épisodes auront lieu ; ce sera peut-être cette année ou l’année prochaine, mais il est clair que nous assisterons à de nouveaux mouvements de panique...

Quels sont les facteurs à la base de ces crises à répétition ?

Ces facteurs sont anciens, puisqu’ils remontent à la fin de la colonisation et à la façon dont les politiques agricoles ont été gérées depuis : spécialisation dans des monocultures d’exportation, manque d’investissements dans l’agriculture familiale, libéralisation du commerce agricole, spéculation sur les matières premières, marginalisation des organisations paysannes... Pris ensemble, ces facteurs ont mené à la faillite du système alimentaire actuel. Un système où les petits producteurs ne peuvent vivre de leur travail et où les consommateurs ont bien du mal à se procurer une alimentation abordable. Un système où une personne sur six souffre de la faim.

Un changement de paradigme radical doit donc avoir lieu. Beaucoup ont du mal à imaginer un tel changement, tant nous avons été habitués au système actuel. Mais cette tâche apparemment immense devient possible dès lors que l’on segmente les différents enjeux – commerce, rôle des entreprises, pouvoir des organisations paysannes, etc. – pour, brique par brique, obtenir des avancées et remettre le système sur de bons rails. C’est à cette tâche que je m’attèle au niveau des Nations Unies.

Y a-t-il des dossiers prioritaires à régler ?

Je pense qu’aujourd’hui, le problème essentiel porte sur la gouvernance de la chaîne de production et de distribution alimentaire. Avant de s’attacher à réformer le marché international, il me paraît urgent de travailler au niveau micro, au renforcement des organisations paysannes et à la création de coopératives afin d’améliorer le pouvoir de négociation encore très faible des petits paysans. La question qui se pose en réalité est celle de la démocratisation des décisions agricoles et alimentaires. Cette démocratisation est essentielle pour que les politiques répondent enfin aux besoins des producteurs et des plus pauvres.

En outre, des mesures très concrètes peuvent facilement être mises en place avec un minimum de volonté politique. Je pense à l’amélioration des voies de communication, à l’investissement dans la formation agricole ou dans des systèmes de stockage qui permettent de conserver les récoltes lorsqu’elles ne sont pas totalement écoulées. Les États peuvent également acheter les récoltes à des prix rémunérateurs via des entreprises publiques ou para-publiques, et faire pression sur les acheteurs privés pour qu’ils paient un meilleur prix aux producteurs – ce qui est tout à fait possible, contrairement à ce que beaucoup font semblant de croire.

Enfin, il est urgent de renforcer la protection sociale afin que les plus pauvres puissent avoir accès à l’alimentation, et d’écouler les récoltes à des prix abordables pour les consommateurs les plus démunis lorsque les prix ont tendance à grimper.

Quid du besoin d’augmenter la productivité agricole ?

Je vois beaucoup d’experts préconiser des solutions techniques pour simplement augmenter la production. Ces solutions sont certes importantes, mais elles sont insuffisantes. Cette vision ne pose en effet pas les vraies questions qui sont de savoir : si l’on doit produire plus, qui va produire ? dans quelles conditions ? et pour quels revenus ? Produire plus sans augmenter les revenus des plus pauvres, et notamment des petits paysans, cela n’aide pas à garantir le droit à l’alimentation.

Il faut donc être très clair : on ne peut satisfaire le droit à l’alimentation par des réponses purement techniques, en se contentant de soutenir les paysans par des packages de semences, d’engrais et de pesticides. A moins de fonder la recherche de solutions sur le droit à l’alimentation, c’est-à-dire sur le sort des plus vulnérables, on risque de marginaliser encore davantage les producteurs et de se retrouver dans une impasse. La réponse à apporter est donc éminemment politique, d’où son côté dérangeant.

N’y a-t-il pas pas eu des progrès dans l’approche internationale depuis les événements de 2007-2008 ?

Certains concepts ont indéniablement gagné en importance dans les esprits, comme la nécessité de lutter contre la volatilité des prix et la spéculation. Mais dans les faits, peu de choses bougent.

Le problème, c’est que le système actuel reste fondamentalement marqué par sa schizophrénie : d’un côté, « grâce » à la crise alimentaire, un consensus s’est fait jour sur la nécessité d’investir dans l’agriculture familiale ; de l’autre, l’idée continue de dominer qu’il faut approfondir la libéralisation du commerce des matières agricoles pour stimuler la production.

Or, on ne peut à la fois demander aux États de soutenir la petite agriculture familiale et les pousser à s’insérer toujours plus dans le commerce international. Cette libéralisation accroît la dépendance des pays – particulièrement les pays importateurs nets de denrées alimentaires – vis-à-vis des marchés internationaux, et aggrave donc leur vulnérabilité aux fluctuations des prix. En outre, elle condamne à la ruine et à l’exode les paysans qui ne sont pas compétitifs.

Au fond, la question de l’alimentation doit être abordée comme celle de l’énergie. Les États ne sont pas prêts à être otages des marchés énergétiques internationaux car ils constatent que cela les rend extrêmement vulnérables. Il faut accepter que cette vision soit également d’application pour l’alimentation.

Il y a tout de même eu certaines réformes intéressantes, non ?

L’un des points les plus encourageants est la réforme du Comité de la Sécurité Alimentaire de la FAO, destinée à apporter plus de cohérence dans les réponses des gouvernements, de l’OMC, de la Banque Mondiale, du FMI et des agences de l’ONU. Ce Comité devra en outre assurer le suivi des engagements financiers des États, qui ne pourront en principe plus se contenter d’effets d’annonce comme c’est trop souvent le cas.

Toutefois, je reste prudent sur les résultats de cette réforme. Il reste à voir quel sera le poids du Comité dans la définition des priorités nationales et internationales. Je ne suis pas convaincu que tous les acteurs veuillent réellement jouer le jeu et se soumettre à une discipline – même très « molle » – au sein de la FAO. D’où la nécessité pour les ONG et les organisations de la société civile de faire pression sur ces acteurs afin qu’ils acceptent de davantage collaborer et qu’ils soumettent leurs politiques à une évaluation par les pairs.

Constatez-vous des progrès dans l’approche des gouvernements du Sud ?

Je constate avec satisfaction que l’agriculture est redevenue une préoccupation majeure en termes de réorientation des budgets publics. Malheureusement, il s’agit souvent d’investissements dans des politiques de type « révolution verte », appuyant l’acquisition d’intrants ou de technologies. Ce sont là des réactions à court terme, sans réelle vision à long terme ni stratégie de sortie. Ce n’est pas de cette façon que l’on crée un environnement propice à l’augmentation durable des revenus des petits paysans et que l’on contribue au développement rural.

De plus, ces politiques sont généralement dictées d’en haut et ne répondent pas à la nécessité d’impliquer davantage les organisations paysannes dans la définition des priorités politiques.

La Belgique occupera la présidence de l’UE à partir de juillet 2010. Quelles devraient être ses priorités en matière de droit à l’alimentation ?

Je crois que l’UE a quelque chose à proposer au monde : l’aspect positif de sa Politique Agricole Commune. Bien sûr, je n’ignore pas ses impacts négatifs dans le Sud. La PAC a conduit à la production d’excédents écoulés dans les pays en développement à des prix de dumping. Mais cette politique a le mérite de reconnaître la nécessité d’assurer des revenus stables aux producteurs afin de garantir la sécurité alimentaire. Ce modèle de gestion de l’offre doit être conservé, amélioré et reproduit ailleurs.

L’UE ne doit donc pas céder aux sirènes de la libéralisation commerciale mais bien tirer les enseignements de sa politique et aider les pays du Sud – et en particulier les pays d’Afrique subsaharienne – à soutenir leur agriculture paysanne afin de répondre aux besoins réels de la population.

En outre, je pense que l’UE devrait renforcer la cohérence de ses politiques – commerce, agriculture, développement – à travers par exemple l’adoption de lignes directrices et l’établissement d’une task force transversale au sein de la Commission européenne. Il est inouï qu’un tel organe ne soit toujours pas en place, alors qu’il s’agit là d’un moyen simple de mieux cibler les politiques afin qu’elles bénéficient vraiment aux populations les plus pauvres. Il y a donc encore beaucoup de travail à mener...

Propos recueillis par Frédéric Janssens


Qui est Olivier De Schutter ?
Depuis mai 2008, Olivier De Schutter est le Rapporteur Spécial des Nations Unies pour le Droit à l’Alimentation. Professeur de droit international des droits de l’homme à l’Université catholique de Louvain et au Collège d’Europe (Natolin), il a dirigé le réseau européen d’experts indépendants en matière de droits fondamentaux, un groupe consultatif d’experts de haut niveau qui a contribué à la définition de la politique des droits de l’homme de l’Union européenne. Expert à de multiples reprises pour le Conseil de l’Europe et pour l’Union européenne, il a également été le Secrétaire général de la Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme.

Plus d’infos : www.srfood.org