Le réchauffement climatique, source et fruit d’injustices globales

Alors que les spécialistes du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’Evolution du Climat (GIEC) se réunissent cette semaine à Bruxelles pour évaluer les impacts du réchauffement climatique, Oxfam-Solidarité vous propose de découvrir l’interview accordée par le climatologue Jean-Pascal van Ypersele à notre magazine Globo du mois de mars.
Interview tirée du Globo de mars 2007 : "Réchauffement climatique, qui paie l’addition ?"
Résultant pour une large part des activités menées par les pays industrialisés depuis plus de deux cents ans, le réchauffement climatique menace aujourd’hui les populations les moins responsables du phénomène. Et les plus vulnérables. Explications de Jean-Pascal van Ypersele, climatologue belge et membre du Bureau du GIEC, à quelques jours de la remise du rapport de février.
Y a-t-il encore des doutes sur les changements climatiques et les liens avec les activités humaines ?
Le consensus de la communauté scientifique compétente en climatologie est très large à ce propos. En 2001, le rapport du GIEC notait que la majeure partie du réchauffement anormal observé ces 50 dernières années était probablement due à l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre d’origine humaine, c’est-à-dire produits par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz naturel. Toutes les publications scientifiques réalisées ces 6 dernières années vont dans le sens d’un renforcement de ce diagnostic. On peut légitimement penser que ce constat se confirmera et s’accentuera même certainement dans le nouveau rapport qui sera rendu public d’ici quelques jours.
Les effets de ce réchauffement sont nombreux sur l’économie, la santé, la biodiversité, l’accès à l’eau ... Mais sont-ils les mêmes pour tous ?
Non, il y a clairement une “injustice climatique” à ce niveau, elle-même liée aux injustices globales. Quel que soit le changement climatique à venir, il causera des dommages bien plus importants dans les régions, les sociétés et les populations qui n’ont pas les moyens de s’adapter ou de se déplacer. Chez nous, des mesures relativement rapides peuvent être prises pour faire face, par exemple, à une vague de chaleur. Mais la même vague de chaleur aura des effets bien plus marqués dans les pays en développement. Face au climat, ce sont les plus pauvres qui sont les principaux affectés, au Sud comme au Nord. Il suffit de voir le cas de l’ouragan Katrina qui a balayé la Nouvelle-Orléans en 2005. Les plus touchés ont été les pauvres n’ayant pas les moyens de quitter la ville et encore moins de reconstruire leurs habitations par la suite.
L’injustice est aussi historique...
Absolument. Il faut bien comprendre que les changements climatiques sont liés à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère au fil des années. Ils ne sont pas directement causés par les émissions instantanées. Or, la part humaine des changements climatiques prend d’abord sa source dans les émissions de gaz à effet de serre émises par les pays riches depuis la révolution industrielle. Les populations des pays pauvres qui ont jusqu’à présent très peu contribué à l’accumulation de pollution dans l’atmosphère (moins de 20%), n’ont pas les moyens de se prémunir des effets des changements climatiques et sont les premières touchées. La responsabilité des pays développés dans les changements climatiques restera donc plus élevée pendant longtemps même si – et on s’en rapproche – les pays en développement finiront par émettre plus de gaz à effet de serre que les pays riches. Quand George Bush Jr. dit refuser la ratification du protocole de Kyoto sous prétexte que la Chine et l’Inde finiront par émettre plus que les pays industrialisés, il ne fait que regarder les émissions instantanées, alors qu’il faut regarder du côté de l’accumulation historique...
Les changements climatiques auront notamment une influence sur la production agricole. Qu’en est-il ?
La quantité totale de production agricole mondiale ne devrait vraisemblablement pas poser de problèmes tant qu’on ne dépassera pas une augmentation de 2 à 3 degrés de la température par rapport à la situation pré-industrielle. En Europe, aux Etats-Unis, au Canada ou en Russie, une augmentation de la quantité de CO2 dans l’atmosphère pourrait en fait être quelque chose de positif pour certaines cultures si les conditions climatiques restent favorables et si les quantités d’eau ne varient pas fortement. Mais dans les régions tropicales, la situation est totalement différente. Une bonne partie des plantes cultivées pour l’alimentation y sont à moins de 1 degré de leur température optimale. Cela signifie qu’une augmentation des températures au-delà d’un degré y entraînera une baisse substantielle des rendements agricoles. Dès lors, dans ces régions où de nombreuses personnes vivent de l’agriculture, le risque est très élevé. Il n’est pas exagéré de parler de catastrophe. Et penser que la solution viendra du blé ou des céréales importés des Etats-Unis ou d’Europe est une erreur, car cela ne satisfera certainement pas les populations et les agriculteurs locaux.
Les changements climatiques forment-ils selon vous la plus grande menace pour l’humanité ?
Je n’ai jamais défendu cela. Les changements climatiques sont sans conteste une menace très importante, mais ils sont surtout un symptôme de problèmes plus fondamentaux. Il y a sur terre toute une série de problèmes qui sont très graves. Le fait que 2 milliards de gens n’aient pas accès à l’eau potable, que des centaines de millions de gens n’aient pas accès à un minimum de confort énergétique ou que des millions d’enfants n’aient pas la possibilité d’aller à l’école sont des problèmes qui sont au moins aussi graves que celui des changements climatiques. C’est donc une erreur – et c’est un climatologue qui vous le dit – de penser que les changements climatiques forment en soi la principale menace pour le monde.
Ce qui est vrai, par contre, c’est que les changements climatiques vont accentuer les problèmes existants. Des problèmes bien plus préoccupants aujourd’hui pour des centaines de millions de gens. Et si on ne s’occupe pas de la question climatique, la solution des autres problèmes sera à son tour beaucoup plus difficile à mettre en oeuvre.
On pense notamment à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement…
Tout à fait. Il sera beaucoup plus difficile
de satisfaire ces objectifs en matière
de santé, de réduction de la faim
ou d’environnement si le climat change
de manière importante. Le problème,
c’est que beaucoup trop de décisions se
prennent en fonction d’intérêts électoraux,
économiques ou financiers immédiats,
à court terme. Or, maintenir une
grande part de l’humanité dans l’extrême
pauvreté, porter atteinte à la biodiversité
mondiale ou au climat pose des
problèmes à moyen et long terme.
Intégrer le souci du long terme en
faveur des générations futures doit
être une priorité. Cela nécessite
notamment des décisions fortes en matière
de réduction des émissions de gaz
à effet de serre, de réalisation des OMD
ou d’autres objectifs de développement
durable qui n’ont, à première vue,
pas grand-chose à voir avec le climat.
Face aux changements climatiques,
l’aide aux pays du Sud est-elle
suffisante ?
C’est l’un des grands problèmes. L’un
des enjeux des discussions à venir portera
sur le financement de l’adaptation
que ces pays auront à réaliser. Les pays
en développement vont, à raison, insister
sur la nécessité d’augmenter
considérablement les montants actuellement
sur la table. Ce qui est totalement
légitime au vu de la “dette climatique”
des pays industrialisés.
L’adaptation dont nous parlons est une
adaptation à des changements climatiques
principalement causés par les
pays développés.
Assez logiquement, c’est à ceux qui ont
causé le problème qu’il revient de
payer pour réparer ou prévenir les
catastrophes. Les pays développés
devraient donc dépenser beaucoup
plus d’argent que ce qu’ils ne font
maintenant dans le cadre de leur coopération
au développement ou des
fonds pour l’adaptation. Les montants
sont beaucoup trop faibles. Toutefois,
il est clair que les pays en développement ont aussi des responsabilités à prendre, notamment pour orienter leur modèle de développement dans une direction plus durable, sans tout attendre des pays riches.
Quel rôle peut jouer la Belgique ?
La Belgique doit continuer d’agir à
deux niveaux. D’une part, elle doit bien
sûr mettre en oeuvre ses propres engagements
et continuer à promouvoir des
mesures domestiques dans tous les
secteurs. Notre pays dispose de
moyens financiers, humains, d’experts
et de technologies pour réduire nos
propres émissions.
Mais il faut aussi que la Belgique continue
de plaider, dans les enceintes
européennes et internationales, en
faveur d’un accord ambitieux, réalisable
et qui encourage une large participation.
Celle des Etats-Unis bien
entendu, car ce sont les premiers à
remettre en selle dans le processus.
Mais également celle des pays en développement,
qui doivent aussi agir. Car
si on arrête aujourd’hui les émissions
des pays développés, les seules émissions
des pays en développement sont
largement suffisantes pour continuer à
perturber le climat.
A côté de ce rôle diplomatique, la Belgique doit agir par le biais de sa coopération au développement. La Banque mondiale a estimé que près d’un tiers des projets qu’elle finance n’intègrent pas les risques climatiques. Et risquent donc de voir leurs résultats amoindris ou anéantis par les changements climatiques. La situation est probablement similaire pour les projets belges. A côté d’une augmentation des montants alloués, la question de l’adaptation devrait donc être bien plus prise en compte. Si on ne le fait pas, on peut arriver à une situation où tous les efforts réalisés par le passé seront anéantis parce qu’on n’aura pas pris en compte la nécessité de s’adapter – quand cela est possible – à un climat qui change...
Etes-vous confiant quant aux chances
d’aboutir à un accord international
plus ambitieux que celui de Kyoto ?
Je suis raisonnablement optimiste. Les
changements climatiques sont un fait
établi partout dans le monde, et plus
aucun pays ne peut nier qu’il s’agit là
d’un problème réel à résoudre. Dans les
2 à 3 ans qui viennent, nous arriverons
probablement à un accord qui ira bien
plus loin que les 5 % de réduction de
Kyoto et qui laissera la porte ouverte à
certains grands pays émergents. Kyoto
n’était qu’un second pas sur un long
chemin. Tout le monde sait bien qu’il
va falloir aller plus loin que cela. Et je
pense que l’on va y arriver.
Propos recueillis par Frédéric Janssens


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