Le Salvador vire de bord ou s’endort ?

En mars 2009, Mauricio Funes remportait les élections présidentielles au Salvador. Avec un nouveau gouvernement de gauche, le pays sort de 20 ans de néo-libéralisme extrême. Mais qu’est-ce qui change réellement pour la société civile ?
Depuis 1995, Oxfam-Solidarité soutient le Centro de Defensa de los Consumidores (CDC) au Salvador. Cette ONG travaille, en étroite collaboration avec des comités de quartier ou de village, à la défense des droits des consommateurs. L’accès à l’eau est l’un de ses principaux chevaux de bataille.
Il y a un an, à l’issue de sa victoire, le nouveau président Mauricio Funes invitait le directeur du CDC, Armando Flores, à prendre la direction de la Defensoría del Consumidor, équivalent officiel du CDC. Poste que Flores a accepté, et dont il mesure aujourd’hui les avantages et les inconvénients.
Une institution au réel pouvoir de sanction
« Au Salvador, les problèmes entre les fournisseurs de services et les
consommateurs sont légion, » explique Flores. « Entre les problèmes d’accès
aux services sociaux de base, les abus et les pratiques douteuses de la part
des entreprises, il y a un grand besoin de politiques de protection des droits
des consommateurs, d’institutions fortes et indépendantes capables de prévenir et sanctionner les abus. C’est ce que j’ai réclamé durant 18 ans, au
CDC. Lorsqu’on m’a proposé ce poste, j’y ai vu une opportunité de prouver que c’est possible. »
« Nous avons tout d’abord travaillé énormément sur la qualité du traitement des plaintes des consommateurs. Résultat : rien que cette dernière année, les plaintes ont augmenté de 45%. Cela témoigne d’une confiance grandissante chez les gens. Nous avons imposé aux entreprises des amendes pour pas moins de 2 millions de dollars. Ces sanctions doivent servir d’exemple. Enfin, nous avons également préparé une réforme de la loi sur la protection des consommateurs, et nous tentons de promouvoir une plus grande participation civile. »
Mais la privatisation passée des services publics limite la marge de manoeuvre. « Les entreprises privatisées échappent en effet plus facilement au contrôle de la Defensoría, et il va sans dire que leur priorité n’est pas de satisfaire les droits des consommateurs, » poursuit Flores. « En outre, dans ce poste, je dois faire attention à ne pas marcher sur les plate-bandes d’autres membres du gouvernement. Au CDC, je pouvais plus librement traiter de tous les services et produits, privatisés ou non. »
Nayda A. Medrano, la nouvelle présidente du CDC, n’est pas convaincue du pouvoir politique de la Defensoría : « Les institutions étatiques sont encore trop faibles pour pouvoir faire face aux pressions du secteur privé. C’est pourquoi nos rôles sont fort distincts. Au niveau politique, je ne pense pas que la Defensoría puisse accomplir beaucoup plus que ce qu’elle fait aujourd’hui. »
Un héritage difficile à gommer
Un Accord d’Association entre le Salvador et l’Union européenne a récemment été signé. Armando Flores se veut rassurant : « Par le passé, de
nombreux accords commerciaux ont affecté le droit aux services de base au Salvador. Et il est vrai que tous les accords commerciaux incluent l’ouverture des marchés, plus de participation du secteur privé, etc. Mais j’ai l’espoir qu’aujourd’hui, les négociateurs salvadoriens veillent à ne pas compromettre davantage des secteurs stratégiques comme l’eau potable. »
Nayda et ses collègues du CDC se montrent plus inquiets. Ils craignent de nouvelles privatisations. « A cause de ce lourd héritage de 20 ans de néo-libéralisme, les progrès sont lents », déplore Nayda. « Il y a toujours d’énormes pressions - internes et externes - pour la privatisation des services publics, dont l’eau. Le problème n’est pas d’ouvrir les marchés, mais que les multinationales en profitent pour faire ce qu’elles veulent. Le gouvernement devrait être plus clair et plus ferme dans sa politique de commerce extérieur. Mais actuellement, rien ne bouge à ce niveau. »
Les mouvements sociaux doivent s’adapter
Et le rôle des mouvements sociaux dans ce nouveau contexte ? Pour Flores, il reste primordial, mais ils doivent revoir leurs stratégies. « Il y a aujourd’hui plus d’espaces pour dialoguer et conclure des accords sur des thèmes concrets. Le gouvernement actuel est plus à l’écoute, prend très au sérieux ses responsabilités. Dès lors, pour que ce pays puisse se
renforcer, il faut une relation systémique entre gouvernement et mouvements sociaux. »
D’après Nayda A. Medrano, après la célébration de la victoire de Funes, la société civile a connu une grande période de calme et de passivité. « C’est ce que l’on a pu voir dans d’autres pays d’Amérique latine qui ont connu le même basculement vers des gouvernements de gauche. Nous, nous refusons de nous associer au pouvoir exécutif. D’ailleurs, les mouvements sociaux semblent se réveiller aujourd’hui. Ils commencent à s’adapter au nouveau contexte. » Et de conclure en riant : « Il faut continuer à leur rabâcher les oreilles ! ».
Julie Fueyo Fernandez
Article issu du magazine Globo, n°31, "Objectifs du Millénaire : le poids de l’incohérence"


FR |
Facebook
Twitter
YouTube
Flickr
Newsletter
