"Land Grabbing" : razzia sur les terres d’Afrique

Pour assurer leur sécurité alimentaire ou satisfaire leurs besoins en agrocarburants, de plus en plus d’États achètent et exploitent des terres agricoles dans les pays du Sud. Présentée comme avantageuse pour chacune des parties, cette solution pose toutefois de nombreux problèmes...
Article issu du magazine Globo n°29 "Quelles solutions à la crise alimentaire ?", mars 2010.
Un « nouveau colonialisme agraire » : c’est en ces termes que de nombreux experts et leaders paysans décrivent la tendance actuelle à l’accaparement des terres dans le monde. Du Japon à la Suède, des pays du Golfe à la Chine, un nombre croissant de pays concluent des accords avec des gouvernements d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe de l’Est afin d’y louer ou acheter des terres et réexporter la production agricole vers leur marché intérieur.
L’argument avancé pour justifier ce phénomène est très simple : d’un côté, de vastes étendues de terres « inexploitées » dans des pays pauvres en quête d’investissements agricoles ; de l’autre, des États disposant de moyens financiers et désireux de s’autonomiser du marché alimentaire mondial – jugé trop volatile – pour garantir leurs approvisionnements et répondre à une demande en hausse.
Razzia sur les terres
Selon les Nations Unies, 30 millions d’hectares de terres auraient été achetées ou louées par des capitaux étrangers au cours des trois dernières années.
L’Afrique est particulièrement visée par le phénomène. Sa disponibilité en terres et en main-d’œuvre, les faibles coûts fonciers – l’Éthiopie loue par exemple un hectare de terre 1,5 € l’an – et le manque de réglementation sont autant d’avantages prisés par les investisseurs étrangers.
Ceux-ci ne se privent donc pas de faire leurs emplettes sur le continent. Depuis 2004, pas moins de 2,5 millions d’hectares de terres auraient déjà été acquis en Éthiopie, au Ghana, au Mali, au Soudan et à Madagascar. Des contrats massifs, portant sur plusieurs millions d’hectares, ont également été conclus ou sont en cours de négociation avec de nombreux autres pays : RDC, Zambie, Kenya, Nigeria... Ces accaparements sont d’autant plus aisés que nombre de dirigeants africains voient dans ces investissements étrangers un moyen de « moderniser » leur agriculture dans une perspective productiviste : agriculture intensive, mécanisation à grande échelle, recours accru aux intrants... Une vision peu compatible avec le maintien d’une agriculture familiale durable pourtant largement majoritaire sur le continent.
Le Mozambique ne fait pas exception à la règle. Depuis quelques années, le gouvernement s’enorgueillit d’accueillir des armadas d’investisseurs chinois, canadiens, suédois ou mauriciens en quête de terres fertiles pour faire pousser du riz ou de la canne à sucre (pour la production d’éthanol).
Selon Klaus Deininger, économiste en chef à la Banque mondiale, 1,3 million d’hectares de terres mozambicaines avaient déjà obtenu des droits de concession provisoires en septembre 2009, les demandes totales de concessions s’élevant à près de 13 millions d’hectares. Une affluence justifiée par le fait qu’officiellement, la majorité des terres agricoles mozambicaines seraient inexploitées.
Des terres « inexploitées » ?
« Au niveau financier, l’État mozambicain trouve sans doute son compte dans ces accords. Mais les terres octroyées sont présentées comme ‘inexploitées’ alors que bon nombre sont bel et bien occupées par les communautés villageoises », dénonce Diamantino Nhampossa, coordinateur exécutif de l’Union des Paysans du Mozambique (UNAC), un partenaire d’Oxfam-Solidarité.
« Beaucoup de terres semblent vides car elles servent à faire paître les animaux ou sont laissées en jachère 3 ou 4 ans pour maintenir leur fertilité. Elles sont souvent concédées par l’État aux investisseurs sans la moindre concertation avec les communautés locales, ce qui est totalement illégal au regard de la loi mozambicaine. Et lorsqu’il y a ‘concertation’, cela se limite généralement aux chefs traditionnels que les entreprises et les fonctionnaires n’ont aucun mal à corrompre... Il y a donc de plus en plus de conflits fonciers dans le pays, car les gens refusent de perdre des terres vitales pour leur survie. »
Ce manque de concertation et de transparence dans les attributions de terres est un problème que l’on retrouve partout dans le monde, et qui a déjà causé de nombreux soulèvements populaires. La volonté d’attribuer près de la moitié des terres arables de Madagascar au conglomérat sud-coréen Daewoo (voir article) fut d’ailleurs l’un des facteurs clés du renversement du gouvernement malgache en 2009.
Au Mozambique aussi, la résistance s’organise. « La situation actuelle pousse les petits paysans à s’unir pour défendre leurs droits », explique Nhampossa. « Ils refusent d’être déplacés sous prétexte que les investisseurs veulent bénéficier des meilleures terres. La sécurité alimentaire du pays est en jeu. »
« Le combat sera dur, car la pression des investisseurs est forte, et le gouvernement est bien décidé à modifier la loi sur la terre. La lutte paysanne devra donc se mener à tous les échelons, du local au gouvernemental. Mais nous sommes bien décidés à faire respecter la loi. Il en va de la survie de millions de gens. »
Frédéric Janssens
Plus d’infos sur les accaparements de terres : www.farmlandgrab.org


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