social

Souveraineté alimentaire

27 mars 2008

La Banque mondiale se penche (enfin) sur l’agriculture...

Le nouveau rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde souligne la contribution vitale de l’agriculture dans la lutte contre la pauvreté. Pour autant, la Banque mondiale devrait promouvoir une meilleure réponse des gouvernements et des institutions pour compenser des années de négligence.


- Banque mondiale : Rapport sur le développement dans le monde 2008 : l’agriculture au service du développement.
- Oxfam International : Quel agenda pour l’agriculture ? Réponse au Rapport sur le développement dans le monde 2008 (anglais)


L’agriculture "oubliée"
Entre 1987 et 2005, l’aide mondiale pour l’agriculture a connu une chute vertigineuse, passant de 11,5 à 3,9 milliards de dollars. Cette chute s’est évidemment faite aux dépens de millions de personnes pauvres vivant dans les zones rurales.

Les prêts de la Banque en faveur de l’agriculture n’étaient que de 1,75 milliards de dollars en 2006, soit 7% de l’ensemble des prêts délivrés par l’institution. Et ce, alors que ce secteur représentait plus de 30% des prêts lors de la publication du dernier rapport sur l’agriculture de 1982. Les pays les plus riches du monde – France, Allemagne, Japon, Royaume-Uni, États-Unis – fournissent aujourd’hui moins d’aide publique au développement pour l’agriculture qu’auparavant. Quant à l’aide publique de la Belgique, la part consacrée à l’agriculture est passée de 11,3 à 7,2 % entre 2000 et 2005.

"Il semble toutefois que les pays riches redécouvrent enfin l’immense potentiel de l’agriculture en matière de lutte contre la pauvreté", note Thierry Kesteloot, spécialiste des questions agricoles au sein d’Oxfam-Solidarité. "N’oublions pas que les trois quarts des populations pauvres des pays en développement vivent dans des zones rurales. La majorité d’entre-elles sont des femmes. Ce sont ces femmes qui produisent plus de la moitié de toute la nourriture cultivée au monde. Pourtant, elles ne disposent que de 2% de la terre et ne reçoivent qu’1% des prêts alloués à l’agriculture."

"Il est incompréhensible que les pays riches aient si longtemps sous-estimé ce secteur fondamental de l’économie qu’est l’agriculture. Un secteur qui occupe près de la moitié de la population active dans le monde. Il y a aujourd’hui quelques signes d’optimisme, mais ils sont bien trop lents et bien peu ambitieux" déplore Kesteloot.

Ne pas répéter les erreurs du passé
"Soutenir financièrement l’agriculture ne constitue qu’une petite partie du combat", poursuit-il. "La Banque mondiale a longtemps conditionné l’octroi de ses prêts à la libéralisation des secteurs agricoles. Cette approche a laissé des millions de paysans sans assistance face à des marchés orientés en faveur des riches pays exportateurs. Les règles du commerce international sont biaisées au profit des pays riches et empêchent les pays en développement de profiter de la croissance économique offerte par l’agriculture."

"La Banque mondiale doit donc tirer les leçons du passé : la libéralisation commerciale n’aide pas les pays pauvres. Une libéralisation rapide peut non seulement compromettre la croissance mais également accentuer les inégalités. Qui plus est, les pays riches n’ont toujours pas réformé leurs propres politiques agricoles et continuent d’inonder le marché mondial de leurs surplus. Contraindre les pays en développement à la libéralisation dans un tel contexte a des conséquences désastreuses."

Il est désormais prouvé que libéraliser au mauvais moment affecte le développement. Au Pérou, les petits producteurs de quinoa, de haricots et de pommes de terre n’ont pas été en mesure de rivaliser avec les importations de farine et de riz bon marché qui ont suivi l’ouverture du marché. Au Honduras, la baisse des tarifs douaniers sur le riz a certes facilité les activités des importateurs, mais les consommateurs n’en ont certainement pas profité : les prix n’ont pas baissé. Dans les deux cas, la libéralisation n’apporte donc pas de réponse aux problèmes."

Limites du rapport
En outre, le rapport de la Banque mondiale ne prend pas en compte la qualité des emplois pouvant être créés par le marché du travail rural, ni l’impact sur les femmes qui travaillent. Il n’explique pas non plus clairement comment les industries agro-alimentaires devraient être réglementées ni de quelle manière les agriculteurs démunis pourront éviter d’être exploités au sein d’un marché incontestablement dominé par les multinationales. Il est clair que l’État doit jouer un rôle plus important dans la protection des intérêts des petits agriculteurs. C’est pourquoi Oxfam soutient des organisations paysannes qui agissent en ce sens.

Plus d’infos
Thierry Kesteloot, chercheur sur les questions agricoles et de souveraineté alimentaire au sein d’Oxfam-Solidarité
Tél : 02 501 67 55 — gsm : 0475 543 723

Notes
- Le rapport : What Agenda Now for Agriculture ? A Response to the World Development Report 2008 (Oxfam International, novembre 2007).

Selon les chiffres de l’OCDE sur l’aide pour l’agriculture 1980-2005 :
- Le Japon a versé 2,4 milliards de dollars d’aide pour l’agriculture en 1996 (montant le plus haut), 539 millions de dollars en 2004 (montant le plus bas), 1 milliard de dollars en 2005
- Les États-Unis ont versé 1,1 milliard de dollars en 1980 (montant le plus haut), 199 millions de dollars en 2003 (montant le plus bas), puis 644 millions en 2005
- Le Royaume-Uni a versé 244 millions de dollars en 1990 (montant le plus haut), 121 millions de dollars in 2001 (montant le plus bas), 161 millions de dollars in 2005
- La France a versé 642 millions de dollars en 1988 (montant le plus haut), 127 millions en 2005 (montant le plus bas)
- L’Allemagne a versé 588 millions de dollars en 1996 (montant le plus haut), 136 millions en 2000 (montant le plus bas) et 211 millions de dollars en 2005

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