L’impuissance des mères dans la Corne de l’Afrique
Devoir enterrer son enfant m’a toujours semblé être l’expérience la plus traumatisante que pouvait vivre une mère, une sorte de bouleversement de l’ordre naturel de la vie. Mais si en plus, cet enfant meurt car vous n’avez pas été en mesure de le nourrir, alors vient s’ajouter à la douleur de la perte d’un enfant celle de ne pas avoir pu répondre à un des instincts maternels primaires : celui de nourrir ses enfants.

- Namanakwee Ngamor
Quand Namanakwee Ngamor m’explique comment, il y moins d’un mois, elle a perdu son fils, mort de faim. Ses yeux trahissent bien plus que de la douleur. “Mon fils avait 5 ans. Il était de plus en plus faible, et je n’avais rien d’autre à lui donner que des baies. Nous sommes restés des semaines sans manger et il n’avait plus assez d’énergie pour se tenir debout », m’explique-t-elle, en tenant dans ses mains le sac vide qui lui servira à garder la ration distribuée plus tard par Oxfam à Kanukurdio. Cette zone du nord du Kenya est une des plus gravement touchées par la crise dans la Corne de l’Afrique, qui menace à terme plus de 15 millions de personnes.
Quand les animaux meurent, les hommes sont les suivants
La faim s’installe lentement parmi les populations les plus faibles, frappant en priorité les enfants et les personnes âgées, mais ses effets son également de plus en plus visibles chez les adultes. Les mères, dont les corps ont déjà été éprouvés par des années de pénuries, sont très affaiblies et peuvent succomber à tout moment. Mary Nsaniana a enterré il y a peu sa fille, la mère de ses deux petits-enfants, morte de complications qui selon cette femme de 50 ans sont consécutive à la faim et la soif persistante. Cette faim et cette soif qui bouleverse l’ordre naturel de la vie.
Les habitants de ces régions ne savent pas non plus d’où vient cette sécheresse, pourquoi il n’a pas plu suffisamment depuis cinq ans, ni comment ils vont pouvoir continuer à vivre en ayant perdu presque 60% de leurs cheptel. Chèvres, moutons, vaches et maintenant également les chameaux périssent lentement, et avec eux l’unique source de revenus des populations. “Quand les animaux commencent à mourir, nous savons que nous, les humains, sommes les suivants”, explique Mary désespérée.
Attendre l’aide et la pluie
Il est urgent d’intervenir, pour éviter que d’avantages de personnes ne perdent la vie. “Nous avons besoin de céréales, pour préparer des bouillies pour les enfants, avant qu’il ne soit trop tard”, demande Aite Eknoba, tout en essayant de maintenir debout ses deux enfants, Apúa y Evei, dont les petits corps sont meurtris par la faim. Après avoir mangé de l’edapal, une baie locale, pendant trois semaines, les enfants étaient tellement faibles qu’ils n’arrivaient plus à digérer des aliments solides. Si leur mère ne trouve pas rapidement de quoi les nourrir, l’ordre naturel de la vie sera une nouvelle fois bouleversé à Nakinomet, où 4.400 personnes dépendent entièrement de l’aide humanitaire.
Cette communauté a déjà dû enterrer 4 enfants des suites de la famine, et 626 autres souffrent de malnutrition. Selon des évaluations récentes effectuées dans la région de Turkana, 37% des enfants sont sous-alimentés. Il est à l’heure actuelle encore impossible d’évaluer ce taux chez les mères, obligées d’attendre l’arrivée de l’aide humanitaire pour pouvoir nourrir leurs enfants un jour de plus.
Aite, Mary et Namanakwee ne sont que trois des milliers de femmes touchées par la crise et qui ne trouvent plus de quoi s’alimenter, ni pour elles, ni pour leurs enfants. Leurs maris, de fiers bergers itinérants, en sont réduits à attendre l’arrivée tant espérée de la pluie. La manque de pâturages et le conflit ethnique qui touche certaines zones de la région ont coincé ici ces communautés, les obligeant à poursuivre cette attente dramatique.
Des femmes entreprenantes

- Alice Atanbo
Cependant, pour certaines de ces mères, l’attente n’exclut pas la prise d’initiatives. À Mila Matatu, une autre zone de la région affectée, j’ai rencontre Alice Atabo, désignée par Oxfam comme officier de liaison pour aider à la distribution de nourriture. Cette femme entreprenante a mis en place un petit magasin d’alimentation pour la communauté. “Tout a commencé quand j’ai décidé d’investir une petite partie de l’argent reçu par Oxfam dans le cadre d’un projet ’argent-contre-travail’ pour acheter des produits comme du lait, du sucre et de la farine. Dès que le bruit s’est répandu qu’on pouvait trouver des produits dans mon échoppe, les gens ont commencé à affluer. Peu de temps après, j’ai pu demander un autre crédit et ainsi remplir mon magasin. Je reçois également les rations alimentaires des familles les plus faibles, qui peuvent ensuite venir les retirer chez moi”, explique Alice.
“La distribution de nourriture a eu lieu aujourd’hui, et les gens attendent avec impatience, leur carte d’approvisionnement à la main, car il ne leur reste plus rien à manger,”, nous raconte-t-elle en tenant à la main le dernier de ses huit enfants, un bébé souriant que joue avec les colliers de sa mère. Alice sait qu’elle a de la chance, car elle possède de quoi nourrir ses enfants.
Oxfam intervient dans la région du nord du Kenya en distribuant des produits alimentaires pour 200.000 personnes. L’organisation travaille depuis des années avec les communautés pastorales, en appuyant l’installation de points d’eau, par la mise en place de programmes ’argent-contre-travail’ et en les accompagnant dans le développement de moyens de subsistance alternatifs.
Irina Fuhrmann, Chargée de Media et Plaidoyer pour Oxfam Espagne
Oxfam a toujours besoin de votre aide pour mettre en œuvre ses programmes dans la région, qui viennent en aide à des millions de personnes touchées par cette crise. Faites un don et aidez nous à aider !
- en ligne
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