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Eau

11 septembre 2003

L’eau nous appartient tous - entretien avec Maude Barlow & Tony Clarke

Maude Barlow et Tony Clarke militent pour la protection de l’eau douce. Bruxelles était leur dernière escale avant Kyoto, où se tenait le Sommet mondial de l’eau. Rencontre.

Respectivement présidente du Conseil des Canadiens et directeur de l’Institut Polaris du Canada, Maude Barlow et Tony Clarke sont militants et activistes convaincus. Tous deux sont impliqués dans différents réseaux tels que le projet Planète Bleue, ”Notre monde n’est pas à vendre” ou encore le Forum international sur la mondialisation.

Dans le premier chapitre de votre livre, vous faites un constat alarmant de la situation actuelle de l’eau dans le monde. N’est-ce pas quelque peu exagéré ?

Maude Barlow : Non. Notre objectif est effectivement de ne pas ménager le lecteur mais il faut se rendre compte que la situation est grave. Si nous agissons modérément, l’eau ne manquera jamais sur terre. Malheureusement, la tendance actuelle est à l’exploitation intensive des ressources encore disponibles. Les aquifères et les cours d’eau sont pompés sans relâche. L’aquifère d’Ogallala par exemple, la réserve d’eau douce la plus vaste d’Amérique du Nord (plus d’un demi-million de km2), s’épuise 14 fois plus rapidement qu’elle ne se reconstitue. On estime que son volume a déjà diminué de moitié. Des exemples comme celui-ci sont nombreux. Nous gaspillons l’eau douce de la terre à une telle vitesse que les deux-tiers de la population mondiale manqueront d’eau d’ici 20 ans.

Le monde se dessèche. Des régions comme le Moyen-Orient ou le Nord de la Chine sont en crise d’eau. 22 pays africains sont également en crise, sans parler de régions entières de l’Inde ou de villes comme Mexico city. Même aux Etats-Unis, l’Etat de Californie manquera d’eau d’ici une vingtaine d’années. Nous devons reconnaître l’ampleur des conséquences des actes que nous posons.

D’autres chiffres font frémir : l’OMS avance qu’un enfant meurt toutes les 8 secondes d’une maladie hydrique. L’urbanisation réduit la part d’eau potable dans le cycle de l’eau. L’eau de pluie ne peut plus pénétrer dans la terre et s’écoule donc directement dans l’océan. Et il n’y a pas de solution technologique au problème, la déssalination des océans est un leurre. La solution c’est la protection, la conservation. Nous devons développer une relation fondamentalement différente avec l’eau.

Quel est le plus grand danger qui menace l’eau à l’heure actuelle ?

Maude Barlow : Un des principaux dangers est la privatisation des services liés à l’eau. La plupart de nos gouvernements sont déjà engagés dans le processus dit ”de Washington” qui affirme que tout peut être solutionné par le marché. Aujourd’hui, presque tout est à vendre. Avant, les accords de commerce concernaient les marchandises ; ils incluent maintenant les soins de santé, l’éducation, les semences, les gènes... et l’eau. Les biens sociaux fondamentaux sont à présent considérés comme des marchandises. Les premières victimes dans tout cela sont évidemment les populations pauvres ou isolées qui n’ont pas les moyens d’y accéder.

Quels sont les moteurs de ce processus ?

Tony Clarke : Nous devons distinguer trois grands acteurs. Tout d’abord, les grandes entreprises de l’eau, ce que nous appelons l’industrie mondiale de l’eau. Elles sont en pleine expansion. Ce créneau est très lucratif puisqu’il concerne les différents services hydriques urbains, l’eau en bouteille, les transferts et les exportations d’eau par pipelines ou par bateaux. Au total, cela représente 3.000 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Citons les entreprises françaises Suez et Vivendi ainsi qu’une troisième basée en Allemagne, RWE. Avec plus de 75% de parts de marché, ces trois multinationales européennes dominent largement le marché de l’eau (distribution et assainissement) dans le monde. D’autres entreprises tentent également d’acquérir une part du gâteau comme Coca-Cola, Pepsi ou Nestlé (Perrier).

Ensuite, les institutions financières internationales. Banque mondiale, Fonds monétaire international (FMI), Banque américaine de développement… Leurs méthodes de financement influencent grandement les politiques des gouvernements du Sud, notamment par l’ajustement structurel. Les gouvernements de ces pays se verront par exemple octroyer un prêt à la condition qu’ils privatisent leur secteur de l’eau. De plus, ces institutions subventionnent indirectement les entreprises privées. Voyez ce qu’il se passe à Buenos Aires notamment. Enfin, les organisations commerciales internationales, avec en tête l’Organisa-tion mondiale du commerce (OMC). Elles déterminent des règles en matière de protection des services publics qu’elles imposent ensuite aux gouvernements. De nouvelles règles sont actuellement définies au sein de l’Accord général sur le commerce des services, notamment pour l’eau. Fin mars, la Commission européenne a fait une demande à 72 pays (la plupart en voie de développement) d’ouvrir leur secteur de l’eau.

Elle a d’immenses intérêts puisque la plupart des multinationales de l’eau sont européennes. Si ces pays acceptent, ils n’auront plus aucun moyen de réguler et d’organiser leur secteur de l’eau. Lorsque les règles seront instaurées, des sanctions pourront être imposées en cas de non-respect par les gouvernements. Une fois le train parti, il sera difficile de l’arrêter.

Face à la privatisation, il reste les services publics qui appartiennent aux collectivités et sont dès lors moins soumis à la logique du profit. Mais la lourdeur de leur fonctionnement n’est-elle pas un sérieux handicap ?

Maude Barlow : Nous ne disons pas que les gouvernements et leurs services ont fait de l’excellent travail jusqu’ici. Au Canada, nous sommes de grands gaspilleurs d’eau et notre gouvernement ne fait rien pour changer ce mode de consommation. Vous avez aussi probablement entendu parler du récent rapport des Nations-Unies qui classe la Belgique parmi les pays dont l’eau est de moindre qualité. Il faut pourtant investir dans le renforcement des services publics.

Pareil pour les gouvernements des pays en voie de développement qui n’investissent pas assez dans les services sociaux de base pour leur population. Mais la plupart de ces pays ont une dette énorme vis-à-vis de l’Occident et n’ont pas les moyens d’investir dans ces services. Ils sont contraints d’accepter la privatisation pour pouvoir recevoir des fonds supplémentaires.

Si le FMI et la Banque mondiale utilisent des fonds pour encourager les grandes multinationales de l’eau à infiltrer les marchés du Sud, ils pourraient investir la même somme pour développer les infrastructures publiques de ces pays.

La privatisation se trompe car elle ne se base pas sur des concepts durables. Les deux piliers sont la conservation et l’équité. Et cela, seuls les gouvernements peuvent le garantir, pas les entreprises.

Vous vous rendez à Kyoto pour le troisième Forum mondial de l’eau. Quelles leçons tirez-vous de votre participation au Forum précédent ?

Tony Clarke : Le deuxième Forum mondial de l’eau a eu lieu à La Haye en 2000. Mais il faut tout de suite faire une précision : ce Forum n’a absolument rien à voir, malgré les apparences, avec un sommet des Nations Unies. Les principaux organisateurs du Forum sont le World Water Partnership et le World Water Council, largement sous contrôle des multinationales de l’eau. Tout ce Forum n’est qu’un simulacre dont l’objectif est l’augmentation de la marchandisation de l’eau et la libéralisation des services qui lui sont liés. En 2000, l’eau y a été définie comme un besoin et non un droit. Bien plus qu’une nuance sémantique, cela signifie la porte ouverte à sa marchandisation sans plus aucune responsabilité des Etats. La privatisation est en marche.

Avec une petite équipe de militants, nous avons vécu une expérience enrichissante à l’époque. Vu que nous n’avions aucun espace d’expression, nous nous sommes répartis dans l’auditoire lors des séances plénières. Chacun à notre tour, nous avons interpellé les dirigeants des grandes multinationales par des remarques critiques. Cela a provoqué une certaine confusion parmi les 2.000 participants. Nous comptons bien réitérer ce type d’action directe à Kyoto.

Mis à part votre présence dans ces grands événements, comment s’organise la résistance ?

Tony Clarke : Nous travaillons en réseau avec de nombreuses organisations et mouvements à travers le monde en lutte pour la même cause. Nous essayons d’identifier et de réunir toutes ces personnes. En juillet 2001, quelque 1.200 personnes se sont réunies à Vancouver pour la conférence ”De l’eau pour les gens et la nature”. Ce fut un grand événement car des militants du monde entier ont pu se rassembler pour coordonner et renforcer leur lutte.

Maude Barlow : Nous cherchons à rassembler les énergies et les compétences afin de créer un véritable mouvement international de résistance à la privatisation et de défense de l’eau douce. Nous devons défendre nos droits et offrir des alternatives. Nous sommes persuadés qu’un autre monde est possible.