social

Souveraineté alimentaire

20 septembre 2010

L’Europe schizophrène face à la faim

Les politiques de l’Union européenne ont une influence majeure sur la faim dans le monde. Agriculture, commerce, aide au développement, sauvegarde du climat… Ces politiques aident-elles à faire progresser la lutte contre la faim ?

On le sait, l’UE et les pays européens portent une responsabilité écrasante dans le drame de la faim dans le monde. Leur gestion historique des colonies, leur participation active à l’endettement des pays du Sud, leurs politiques agricoles ou commerciales et leurs trop faibles niveaux d’aide au développement ont été maintes fois pointés du doigt comme facteurs ayant « alimenté » la malnutrition dans les pays pauvres. Une malnutrition qui tue chaque jour 25.000 personnes.

L’Europe, entre Dr. Jekyll…
Face à ce constat sans appel, l’UE a finalement décidé de réagir. En commençant par revoir à la hausse, suite aux émeutes de la faim de 2007-2008, la part de son aide consacrée à l’agriculture, clé de la sécurité alimentaire. Cette part était en effet passée de 17% du budget d’aide en 1980 à… 3% en 2006.

D’autre part, et surtout, l’Europe s’est engagée – juridiquement et par la mise en place d’institutions ad hoc – à renforcer la cohérence de ses politiques afin que les efforts d’aide au développement ne soient plus annihilés par les conséquences de ses autres politiques : commerce, agriculture, accords de pêche, énergie, environnement...

… et Mr. Hyde
Si ces avancées sont salutaires, il suffit malheureusement de se pencher sur les politiques toujours à l’oeuvre pour constater le décalage énorme entre les intentions affichées et la mise en oeuvre effective de la « cohérence » dans la lutte contre la faim.

> Agriculture, la fin des subventions ? Pendant des années, les subventions à l’exportation des produits agricoles européens ont permis d’écouler ceux-ci à un prix artificiellement bas dans les pays du Sud, détruisant par là même les productions locales. Face aux critiques, les réformes successives de la Politique Agricole Commune ont finalement supprimé la majeure partie de ces subventions (mais pas les aides directes), qui devraient être totalement levées en 2013, annonce l’UE.

Rien n’est moins sûr toutefois, car comme le rappelle Jean-Pierre Rolland, de la campagne AlimenTerre, « la récente crise du lait a montré que dès qu’une filière agricole est en situation difficile, l’Europe utilise les vieilles recettes et exporte sa surproduction à coup de subventions à l’exportation, faisant fi de ses engagements en matière de cohérence des politiques. On peut donc se demander si l’Europe respectera son engagement de suppression totale des subventions aux exportations en 2013. »

> Les vaches et les voitures avant les affamés ? Autre incohérence agricole au regard de l’OMD n°1 : le fait que l’UE importe 75% de ses besoins en protéines végétales (soja notamment) pour nourrir le bétail européen. Un phénomène qui se fait au prix d’une déforestation et d’un abandon des cultures vivrières dans les pays du Sud. « Importer du soja pour nourrir des vaches qui produiront du lait dont l’exportation sera directement ou indirectement subventionnée par les contribuables européens, quel gaspillage et quelle incohérence vis-à-vis du développement », poursuit J.-P. Rolland.

De même, au nom de la lutte contre le changement climatique, l’UE s’est engagée à utiliser 10% d’énergies renouvelables dans les transports d’ici 2020. Par « énergie renouvelable », entendez notamment le recours aux agrocarburants. Un objectif qui pousse de nombreux pays pauvres – Malaise, Indonésie, Ghana, Mozambique… – à réserver de gigantesques parcelles de terres à la culture de canne à sucre, de palmiers à huile ou de jatropha, en lieu et place de cultures vivrières. Des millions d’hectares de terres seraient déjà concernés.

> Le commerce au service du développement ? Enfin, en dépit des annonces sur la cohérence de ses politiques, la stratégie commerciale de l’UE continue de miser exclusivementsur le libre-échange et l’ouverture maximale des marchés étrangers (APE, Accords d’Association…), alors que la Commission européenne elle-même a reconnu l’incohérence de cette approche avec les objectifs de développement. Par définition, la libéralisation des échanges ôte en effet aux pays la possibilité de protéger leur production alimentaire et leurs industries naissantes, ce que l’Europe a pourtant fait durant des décennies pour assurer sa propre sécurité alimentaire et développer une agriculture compétitive.

Ces quelques exemples ne sont que la pointe de l’iceberg de l’incohérence européenne face au défi de la faim. De nombreuses autres politiques pourraient être pointées du doigt : accords de pêche, investissements, abandon des quotas agricoles… Il reste donc un important travail à mener pour corriger le tir et soigner la schizophrénie d’une Europe qui se targue d’être le premier fournisseur d’aide au développement mais qui reprend d’une main ce qu’elle donne de l’autre.

Frédéric Janssens


Article issu du magazine Globo, n°31, "Objectifs du millénaire : le poids de l’incohérence"