Haïti : une catastrophe pas si naturelle que cela

Si les ouragans et séismes ont toujours existé, ils font toujours plus de victimes. Et c’est dû en grande partie aux activités humains ou, au contraire, à l’inaction, liés dans les deux cas à des choix politiques.
80% de la population haïtienne vit avec moins de 2 dollars par jour.
La diminution de la production agricole (de 80% à 37% des besoins nationaux) a provoqué ujn exode rural vers les villes et l’étranger.
Plus d’un million de personnes (10% de la population) dépendent totalement de l’aide alimentaire étrangère.
La dette d’Haïti s’élève à 891 millions de dollars ; 22% du budget public est consacré chaque année au paiement des intérêts.
Depuis les années ‘80, la forte libéralisation a rendu le gouvernement relativement impuissant face aux institutions internationales telles que la Banque mondiale.
L’exode rural
Pourquoi des millions de gens vivent-ils entassés dans des bidonvilles comme celui de Port-au-Prince ? C’est simple : s’il n’y a pas d’avenir dans l’agriculture, les gens migrent vers les villes. Depuis les années ’80, sous la pression d’institutions internationales, les gouvernements successifs ont négligé le secteur de l’agriculture.
L’exemple du riz en Haïti illustre bien l’impact de la politique néolibérale : il y a 20 ans, Haïti était quasiment auto-suffisant. Mais en 1995, sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, la taxe à l’importation sur le riz fut réduite de 50 à 3%, à la suite de quoi la production nationale s’effondra.
Aujourd’hui, le pays importe 80% du riz. 60.000 personnes ont perdu leur travail et 10% de la population dépend d’une aide alimentaire étrangère – alors que les macro-économistes néolibéraux se réjouissent de la croissance du marché mondial...
La vague du libre échange des années ’80-’90 en Amérique latine chassa des campagnes des millions de petits agriculteurs et d’artisans, et leurs familles. Les agriculteurs restants exploitèrent leurs petites parcelles au maximum, mettant en route une déforestation massive en l’absence totale de politique environnementale. Cette déforestation est à la base du grave problème d’érosion que connait le pays aujourd’hui et qui met la nature et les hommes dans une situation de vulnérabilité absolue.
Salaire misérable ou migration
Pour gagner leur vie, de nombreuses familles partirent en masse vers les villes, pour aboutir dans l’économie informelle ou dans l’industrie de transformation comme main-d’œuvre bon marché. En 1985, Haïti était le premier exportateur mondial... de balles de baseball. Aujourd’hui dans les “maquilas”, on confectionne des vêtements destinés à l’exportation pour 3 dollars par jour. L’année passée, le président Préval a dû s’opposer à l’augmentation du salaire à 5 dollars par jour, parce que les maquilas menaçaient de quitter le pays.
Le manque de travail et les conditions déplorables ont poussé 1/5ème de la population à migrer à l’étranger (principalement vers les États-Unis et la République Dominicaine). D’après les estimations, 80% des cadres professionnels résideraient à l’étranger. Les émigrés envoient de l’argent dans leurs familles qu’ils ont quittées ; en 2005, ces envois représentaient 1 milliard de dollars - soit 10 fois plus qu’en 1980.
Les villes haïtiennes n’étaient pas conçues pour accueillir cette masse de nouveaux arrivants : les inégalités croissantes ont causé un essor de la criminalité et l’absence de règles d’aménagement du territoire menèrent à un développement urbain chaotique. Les familles se construisirent une habitation avec des matériaux bon marché qu’ils remplacèrent par des blocs de béton dès qu’ils purent se le permettre, un étage après l’autre… Un processus en grande partie responsable du drame d’aujourd’hui.
« Dégraissage » de l’État
Les programmes d’ajustement structurels du FMI et de la Banque mondiale, ainsi que la politique néolibérale promue par l’Organisation mondiale du commerce et l’Union européenne ont eu des conséquences encore plus marquées. L’administration publique a dû épargner et privatiser. Les revenus de l’Etat obtenus via les taxes ne représentaient plus qu’à peine 10% du P.N.B.2 (2006). Les services publics devaient dégraisser. Il n’y avait plus de crédits ou de formations bon marché pour les petits producteurs, ni de programmes de réforme agraire.
Actuellement, les gouvernements de nombreux pays en développement se limitent à garantir un environnement stable pour les investissements étrangers. Certains pays – dont Haïti et le Guatemala, notamment - sont de plus en plus livrés à la criminalité organisée qui cherche des réseaux pour le trafic de drogue, de femmes, d’organes et autres ‘marchandises’ lucratives. On pointe alors facilement du doigt la ‘déliquescence’ des États.
Bien sûr, des despotes comme l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier ont pas mal à se reprocher : après avoir amassé plus de 900 millions de dollars – une somme supérieure à la dette extérieure d’Haïti à l’époque - il fut chassé en 1986, avant de trouver asile en France avec ses ‘économies’. 22% du budget public sert aujourd’hui à payer les intérêts de la dette extérieure.
Un ‘plan d’urgence’ mondial
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir le gouvernement totalement impuissant face à une catastrophe d’envergure. Un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter ferait certes des victimes dans n’importe quel pays, mais moins à Tokyo qu’à Port-au-Prince. Mais voilà, le Japon, lui, est bien préparé, les moyens sont de loin supérieurs et le gouvernement fonctionne.
Il faut un contrepoids politique à la globalisation économique : il est urgent de renforcer les autorités locales et nationales partout dans le monde. L’État doit pouvoir prendre ses responsabilités vis-à-vis de la population. Ceci implique de développer les autorités locales, avec les moyens nationaux ou si nécessaire des fonds d’aide au développement. Ces instances locales doivent être capables de mettre en place des systèmes de prévention, de préparation, d’aide d’urgence et de réhabilitation. Impossible ? Cuba, le pays voisin d’Haïti et lui aussi un État pauvre, nous donne la preuve du contraire à chaque fois qu’un ouragan surgit.
Il faut pouvoir intervenir à l’échelle mondiale dès qu’une catastrophe de cette ampleur se produit. Les Nations Unies sont les mieux placées pour s’en charger, mais il faut leur donner les moyens et les compétences pour pouvoir établir un ‘plan d’urgence’ mondial qui indiquerait à chacun ce qu’il y a lieu de faire dans le cas d’un catastrophe comme celle-ci, des stocks disponibles et les secours prêts à intervenir.
Bien plus qu’une aide au développement
On ne peut résoudre ces problèmes, ni toute la problématique du développement uniquement avec l’aide au développement. Les politiques doivent être basées, non sur le profit des actionnaires, mais bien sur les droits humains, y compris les droits socio-économiques, et le droit à la sécurité et à l’aide en cas de crise.
Haïti a besoin d’une aide considérable à court terme. Mais parallèlement, il convient de travailler à des programmes de prévention et des systèmes d’alerte, à un meilleur aménagement du territoire et une meilleure préparation aux situations d’urgence. Et surtout, les autorités doivent pouvoir reprendre un certain contrôle sur le processus de globalisation, à savoir la possibilité et les moyens nécessaires pour favoriser le développement durable...
Stefaan Declercq, Secrétaire général d’Oxfam-Solidarité


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