Frapper une femme heurte l’humanité entière

Les violences contre les femmes font partie des atteintes les plus répandues aux droits humains et constituent un important frein au développement. Joanna Kerr, spécialiste de la question, nous éclaire sur les racines de cette violence, sur ses liens avec la pauvreté et sur les stratégies destinées à la combattre.
De nombreuses organisations ont
tenté de définir la notion de ‘violence
contre les femmes’. Quels sont pour
vous les éléments à retenir ?
En 1993, les Nations Unies ont défini la notion de façon très convaincante, en reprenant à la fois les aspects physiques et psychologiques de la violence à l’égard des femmes (voir site officiel des Nations Unies).
L’esprit qui régnait lors de l’adoption de cette Déclaration liait très fortement le problème aux questions de développement. A l’époque, le fait de présenter la violence contre les femmes comme un frein au développement était totalement novateur. Est ainsi apparue l’idée qu’il fallait sortir le problème de la sphère privée et l’amener dans la sphère publique, de façon à permettre à près de la moitié de la population de revendiquer ses droits. Ce fut donc un moment-clé, bien que le travail ait commencé bien avant.
Quel est l’impact de la violence contre
les femmes sur le développement ?
Les études relatives à l’impact de cette violence sur le développement économique montrent très clairement que les coûts en sont énormes. Les dommages physiques entraînent une réelle perte de productivité économique des femmes et empêchent les fillettes d’aller à l’école, par exemple. Mais la peur de cette violence constitue elle aussi un frein au développement car elle réduit la mobilité des femmes. Elle les empêche par exemple de participer à des réunions communautaires où des décisions majeures sont prises. Ces femmes manquent ainsi une occasion de faire entendre leur voix.
La peur peut aussi empêcher d’aller à l’école, d’aller au marché pour vendre ses produits, d’aller aux champs ou à l’usine... La violence et la peur de la violence constituent donc un frein important au développement des sociétés.
Il y a donc clairement un impact sur la
pauvreté. Mais la relation inverse est-elle
également vraie ?
Les liens entre la pauvreté et cette violence sont multiples. J’ai participé à de nombreuses rencontres sur le thème de la violence contre les femmes et j’ai toujours été frappée par le fait que le femmes pauvres ne comprennent pas que l’on puisse vivre une relation violente si l’on est une femme riche. Elles ne comprennent pas qu’une femme ayant les moyens de quitter un mari violent ne le fasse pas. Pour beaucoup de ces femmes, la question est d’avoir les moyens financiers nécessaires pour s’en aller. Le lien entre les droits économiques des femmes et la violence à leur encontre est très clair.
De façon plus générale, des études ont montré qu’en période de récession économique, la violence à l’égard des femmes augmente. L’une des raisons peut être recherchée dans le sentiment de ‘castration’ ou de perte de pouvoir qu’éprouvent les hommes suite à un choc économique, comme la perte d’un emploi par exemple. C’est l’une des nombreuses explications du lien statistique observé entre pauvreté et violence contre les femmes. Mais le même phénomène est observé lorsque les femmes s’émancipent et accèdent à des revenus propres. Toute variation économique au sein d’un groupe ou d’un couple a en réalité un impact sur les relations de genre. Et lorsque les relations entre genres se modifient, très souvent la violence à l’égard des femmes s’accroît.
C’est-à-dire ?
Toute action entraîne une réaction. Tout processus de changement social entraîne un rééquilibrage. Il y a toujours un contrecoup, dans le domaine du genre comme ailleurs. Les précurseurs sont ainsi toujours ceux qui souffrent le plus de cette réaction de la société. Pensez à ces premières femmes à devenir ingénieur ou médecin... La société a besoin de temps pour assimiler ces changements.
Cela ne signifie pas que l’on ne peut rien faire. La question est de savoir quelles mesures entreprendre pour avoir un impact maximal et réduire la violence à l’égard des femmes. Et il n’y a pas de réponse univoque. Il faut travailler à différents échelons en utilisant de multiples stratégies, travailler sur les relations de pouvoir, et ce jusque dans les espaces les plus intimes. Même les couples les plus progressistes sur les questions de genre peuvent se révéler incapables, dans leur chambre à coucher, de vivre une relation non-violente.
Il y a donc autant de travail à faire au niveau de la conscientisation des femmes elles-mêmes qu’au niveau du contexte dans lequel cette violence s’enracine. Il faut s’adresser aux hommes et aux jeunes garçons afin qu’ils comprennent que tout le monde est perdant dans une situation de violence.
A l’échelon individuel, il y a autant de travail à faire au niveau des femmes que des hommes. Au cours des 20 ou 25 dernières années, les principaux changements ont cependant été opérés dans le champ législatif, ce qui est bien sûr nécessaire mais reste insuffisant.
De nombreux États ont en effet
adopté des textes législatifs ambitieux
sur le sujet. Mais c’est souvent leur
application qui laisse à désirer...
Tout à fait. On croit trop souvent que le changement dans la loi entraîne de lui même un changement dans la réalité. Des efforts immenses sont faits pour arriver à l’adoption d’un texte législatif, mais ensuite aucun suivi n’est assuré. Les organisations de la société civile manquent de cohérence à ce niveau. A leur décharge, il faut admettre que cela demande beaucoup d’argent et un travail à tous les échelons de la société.
Mais certains font un travail vraiment efficace. En Inde, un partenaire d’Oxfam appelé ‘Breakthrough’ fait ainsi un travail de conscientisation énorme auprès du public sur la question de la violence contre les femmes. Il tente de convaincre par l’intermédiaire de films, de jeux en ligne, de feuilletons diffusés à la télévision... Le clip qu’il a réalisé sur le sujet a même reçu un ‘Music Award’ de la chaîne MTV et a été vu par des millions de gens ! Mais il est vrai que ce travail de transformation est immense, et il fait donc peur à certains. Il faut agir à bien des niveaux : opinion publique, système judiciaire, éducatif et de santé... Tous les pans de la société sont concernés.
Qu’en est-il du rôle joué par l’État ?
Son rôle est primordial. Sa première responsabilité est bien évidemment de s’abstenir de toute violence basée sur le genre. Apparait aussi la question de la criminalisation de la violence. Elle est, à un certain degré, indispensable pour combattre le phénomène : il faut des lois, il faut former la police et les instances judiciaires à la question du droit des femmes, etc.
Un important travail a été mené à ce niveau au cours des vingt dernières années. Avant cela, les juges refusaient même de considérer les cas de violence contre les femmes comme des crimes !
Mais une réflexion plus profonde est nécessaire. Si le modèle criminalisant la violence est très largement perçu comme le modèle à appliquer, aux États- Unis, les femmes activistes issues de la population noire mettent aujourd’hui en question la pertinence de cette stratégie qui s’est bornée à criminaliser les comportements. Cette approche a débouché sur l’emprisonnement de nombreux hommes, laissant derrière eux femmes et enfants et les privant d’un revenu potentiel. Ces hommes sortent de prison quelques temps plus tard sans que leur comportement ne se soit amélioré.
Il faut donc rechercher d’autres voies de réhabilitation qui ne privent pas les communautés de leurs forces de production. La façon dont nous abordons le problème représente donc aussi un grand défi pour l’avenir.
La responsabilité de l’État va-t-elle plus loin encore ?
Absolument ! Elle va jusqu’au contenu des livres d’école, par exemple, qui sont d’ importants outils de propagation des stéréotypes. Même les ministères des Transports ont pour responsabilité de s’assurer que les femmes puissent bénéficier d’un service de transport sans être confrontées à un type quelconque de violence. Cela passe par un éclairage correct autour des arrêts, par la présence de patrouilles de sécurité, etc. Un audit global du fonctionnement des États serait en fait nécessaire pour s’assurer que les femmes et les petites filles puissent vivre une vie libre de toute violence.
Mais le principal combat reste de
changer les mentalités...
Bien entendu. Et la tâche est ardue car les causes de la violence contre les femmes sont très variables. Elles dépendent totalement de l’endroit et du type de violence.
La violence contre les femmes est toujours le reflet d’une inégalité de pouvoir, qui est elle-même créée et renforcée par une très grande diversité de facteurs. Ceux-ci changent en fonction de l’époque, de l’endroit, mais aussi de l’identité ou de la classe sociale.
De plus, de nouvelles formes de violence envers les femmes sont créées chaque jour. Prenez l’exemple des technologies de l’information. Elles peuvent aussi renforcer le phénomène. Avec un téléphone portable, quelqu’un peut aujourd’hui filmer sous la jupe d’une jeune femme en boîte de nuit et diffuser la scène très largement au moyen d’internet. Il s’agit indéniablement d’une violence subie par cette jeune fille. Et quelle en est la cause ? L’existence d’une demande pour ce genre d’images et le fait que certaines personnes aient la capacité de maîtriser ces nouvelles techniques de communication.
Les causes sont donc très variables, mais à la racine se trouve toujours une forme d’abus et de discrimination fondamentale à l’égard des femmes.
Qui est Joanna Kerr ?
Joanna Kerr est directrice du plaidoyer pour Oxfam Canada. Avant d’occuper
ce poste, elle était directrice exécutive de l’Association pour les droits de la
femme et le développement (AWID). Elle a également été consultante pour de nombreuses
organisations parmi lesquelles ‘Women’s Initiatives for Gender Justice’, ‘Mama Cash’
ainsi que le Fonds d’affectation spéciale des Nations Unies à l’appui de la lutte contre la
violence à l’égard des femmes.
Dans les années 90, elle fut chercheuse au ‘North-South Institute’ à Ottawa où elle était en charge du programme sur le genre. Joanna Kerr est titulaire d’un Master en Genre et Développement délivré par l’Institut d’études du développement de l’université de Brighton, en Angleterre. Elle siège au conseil d’administration des associations Nobel women’s Initiative et Gender at Work.
Propos recueillis par Hugo van Brabandt pour le journal Globo de mars 2009 : "Femmes battues, sociétés perdues"


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