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STOP ! Les travailleurs ne sont pas des outils

24 juin 2010

Faites vos jeux... rien ne va plus !

Marbre rose au sol, lustres en cristal étincelants, luxueuses tables de blackjack et hôtesses tout sourire : bienvenue chez Nagaworld, le plus grand casino-hôtel du Cambodge ! Un véritable paradis pour les joueurs. Mais un enfer pour les syndicalistes...

Depuis la fin de la guerre civile et le retour des élections en 1993, de nombreux investisseurs étrangers se sont implantés au Cambodge afin d’accueillir les millions de visiteurs venus découvrir le pays et ses célèbres temples d’Angkor.

Répondant à l’intérêt croissant des Asiatiques pour le jeu, le groupe malaisien Nagacorp s’est lui aussi installé à Phnom Penh, la capitale cambodgienne. Son gigantesque casino-hôtel cinq étoiles, Nagaworld, est ouvert 24h sur 24, 7 jours sur 7, et accueille principalement des joueurs malaisiens, chinois et singapouriens.

Pas de jackpot pour les travailleurs
Établissement de luxe, conditions de travail dorées ? « Certainement pas ! », s’exclame Narith Sok, vice-président de la fédération cambodgienne des travailleurs du tourisme (CTSWF), partenaire d’Oxfam-Solidarité. « Les employés de Nagaworld doivent se battre pour faire respecter leurs droits et s’assurer un salaire décent. Le secteur du tourisme n’a pas encore de salaire minimum légal. Dans certains petits hôtels, les réceptionnistes ou bagagistes gagnent moins que les couturières des usines. Chez Nagaworld, un jeune travailleur de base touchera généralement 100 dollars par mois en cumulant des contrats de courte durée. Tout ce que nous avons obtenu en plus jusqu’à présent est le fruit d’intenses négociations avec la direction. »

Seul problème : cette dernière est bien décidée à se débarrasser du syndicat, jugé trop tenace dans ses revendications. Depuis septembre 2007, il a en effet interpellé la direction à plusieurs reprises sur la stagnation des salaires, les discriminations salariales entre personnel local et expatrié ou le respect des congés annuels. Restant sourde à ces demandes, la direction malaisienne a décidé de régler le problème de façon définitive : le 26 février 2009, elle mettait à la porte 14 leaders syndicaux, parmi lesquels 2 travailleuses enceintes. Narith Sok faisait lui aussi partie du lot.

« Pour faire passer la pilule, la direction a tenté de mettre ces licenciements sur le dos de la crise », explique-t-il. « Or, les chiffres montrent que Nagaworld fait d’énormes bénéfices. En 2008, le casino a fait plus de 40 millions de dollars de bénéfices nets. Ceux-ci s’élevaient encore à 25 millions de dollars en 2009. Même si les bénéfices sont en baisse, le groupe est loin d’être en difficulté financière ! En réalité, Nagaworld a voulu mettre fin au syndicat, violant en cela la constitution, le code du travail cambodgien et les conventions fondamentales de l’OiT. »

« La loi, c’est pour les pauvres »
Bien décidés à se battre, les travailleurs licenciés se sont tournés vers les autorités afin qu’elles fassent respecter les lois en vigueur. Après des mois de procédure, le Conseil d’arbitrage cambodgien finira par appeler la direction de Nagaworld à réintégrer les syndicalistes. Mais même cette décision sera rejetée par Nagaworld qui, comble de l’arrogance, multipliera les intimidations à l’encontre des travailleurs.

Le 9 mars 2010, au lendemain d’une action de protestation menée par l’ensemble du personnel, Nagaworld publiera un communiqué de presse annonçant le recrutement prochain de milliers d’employés... et donc le licenciement massif de travailleurs actuels. Quelques jours plus tard, la direction mettra à la porte plus de 40 affiliés du syndicat, éjectés manu militari de l’établissement par le service de sécurité. Fin avril, quatre autres leaders seront renvoyés sans la moindre explication.

« Ce cas illustre bien la différence majeure entre les pays riches et les pays pauvres », déplore Narith Sok. « Au Cambodge, l’argent a plus de valeur que la loi. La loi n’est obligatoire que pour les pauvres et pour les faibles. Ceux qui ont de l’argent peuvent agir comme bon leur semble. La différence ne peut donc venir que des travailleurs mobilisés. »

« S’il le faut, nous irons jusqu’à la grève générale », conclut le syndicaliste. « Nous ne le ferions pas uniquement pour nous, mais pour tous les travailleurs du Cambodge. Le cas Nagaworld risque en effet de constituer un précédent dramatique. Si la loi n’est pas respectée, cela enverra un signal clair aux investisseurs étrangers : celui que la loi peut être violée en toute impunité. nous ne pouvons donc pas plier. »

Narith Sok et ses collègues continuent donc de se battre, même si la direction reste inflexible. Une attitude qui n’a rien d’étonnant quand on sait que Chen Lip Keong, patron de Nagaworld, est l’un des conseillers économiques du premier ministre Hun Sen en personne.

Le droit des travailleurs l’emportera-t-il sur le pouvoir de l’argent ? Affaire à suivre…

Frédéric Janssens


Article issu du magazine Globo n°30 (juin 2010) : "STOP ! Les travailleurs ne sont pas des outils."