Chaque minute, une mère en moins

En luttant contre la mortalité maternelle, Dorothy Ngoma, sage-femme malawite, est devenue activiste et syndicaliste. Chez nous, la gynécologue belge Marleen Temmerman partage le même cheval de bataille.
Retrouvez l’entretien complet avec Dorothy Ngoma & Marleen Temmerman dans le Globo 33 : "Je suis femme et je me bats pour mes droits"
Depuis 1990, la mortalité maternelle a diminué de 34% dans le monde.
Un bon résultat, non ?

- Dorothy Ngoma,
- sage-femme malawite et syndicaliste.
Dorothy Ngoma : Du point de vue des pays occidentaux,
ces résultats peuvent sembler
encourageants. Mais, dans certains
pays pauvres du Sud, la situation
n’est guère réjouissante. Au Malawi,
chaque année, 500 mères meurent
pour 100.000 naissances.
Ces femmes sont épouses ou mères,
et elles meurent par manque de docteurs
! Pourquoi ? Parce que nous ne
disposons pas de suffisamment de
personnel médical qualifié, faute de
moyens pour le former. Et le peu que
nous avons part souvent pour l’étranger,
où les conditions sont bien meilleures.
Les salaires sont plus élevés,
ils peuvent y suivre des formations
complémentaires, la situation est plus sûre, et les équipements plus
modernes...

- Marleen Temmerman,
- gynécologue belge et politicienne.
Marleen Temmerman : Au Mozambique
aussi, il y a un réel manque de personnel
médical, auquel on tente de pallier
actuellement en investissant. Seuls
quelques pays africains sont en mesure
d’y remédier sans soutien extérieur.
Or, un pays qui veut faire de la mortalité
maternelle une priorité doit pouvoir
investir. Quand un pays veut vraiment
faire des efforts, la communauté internationale
doit l’aider dans ce sens.
D.N. : Les pays riches doivent réellement
soutenir davantage les pays
pauvres, et pas seulement faire de
belles promesses, comme celles du
G8 ou encore du Secrétaire général
de l’ONU, Ban Ki-Moon, auxquelles je
n’ose plus croire.
Même dans certains pays à hauts revenus, la mortalité maternelle est élevée. Comment expliquez-vous cela ?
M.T. : La mortalité maternelle, ce n’est
pas qu’une question de pauvreté,
mais aussi de volonté politique. Des
pays avec une législation plus restrictive
autour de l’avortement et l’accès
aux contraceptifs ont souvent un taux
de mortalité maternelle plus élevé.
Un pays doit avant tout faire des soins
de santé une priorité. Il faut que ces
derniers soient bien organisés et que
les femmes aient accès à un planning
familial. L’Afghanistan, par exemple,
est le pays avec le taux de mortalité
maternelle le plus élevé. Le fait que les
femmes puissent à peine sortir seules
pour se rendre à un centre de santé n’y
est certainement pas étranger.
Mais les centres de santé doivent aussi
être accessibles. Au Mozambique,
par exemple, il y a tellement peu de
centres que les distances entre eux
sont énormes. Pour cette raison, le
gouvernement a décidé il y a peu de
construire des ‘abris’, des sortes de
salles d’attente pour les mères qui habitent
loin d’un centre et sont en fin
de grossesse. Construire un petit bâtiment
en béton c’est bien, mais il faut
ensuite des moyens pour que ce ser-vice fonctionne. Nous allons essayer
de nous y atteler, avec des moyens
limités octroyés par la Loterie Nationale
belge. En bref, à côté de moyens
financiers et de politiques efficaces, il
faut aussi des centres de santé accessibles.
Sinon la gratuité des soins de
santé en elle-même n’arrange rien.
Quelles différences note-t-on entre la situation des femmes en
Afrique et en Europe ?
M.T. : En Europe, même si nous avons
beaucoup avancé, tout n’est pas
encore acquis, en particulier pour ce
qui est des immigrantes, des demandeuses
d’asile, des sans-papiers, des
femmes issues de groupes socioéconomiques
faibles...
Dans notre société aussi, il y a des
groupes vulnérables dont les droits
ne sont pas tout à fait respectés. Mais je pense que nous pouvons nous
octroyer une cote de 8 sur 10 en ce
qui concerne l’accès des femmes aux
soins de santé. En Afrique, on oscille
plutôt autour des 4 sur 10.
L’objectif du Millénaire sur la mortalité
maternelle a particulièrement
peu évolué. C’est un sujet sensible :
aucun gouvernement ne veut afficher
des chiffres de mortalité élevés, car
ils indiquent un manque de volonté
politique. Les chiffres donnés ne sont
donc certainement pas fiables.
En outre, il ne s’agit pas d’un problème
purement technique. Pour combattre
la malaria, on peut avoir recours à
des médicaments, des moustiquaires
et autres solutions techniques. La
mortalité maternelle, quant à elle,
touche aux droits de la femme : droit
à la santé et au planning familial,
droits sexuels et reproductifs... C’est
une dimension supplémentaire.
La mortalité maternelle est-elle liée au genre ?
D.N. : J’en suis convaincue. Les femmes
ont trop peu de pouvoir et ne
sont pas suffisamment écoutées. Dans
mon pays, chaque jour, 14 femmes
meurent en couches de manière anonyme.
Personne ne s’en soucie, elles
ne font pas les gros titres. Par
contre, si au Malawi 14 soldats
mouraient tous les jours, ce serait
la guerre ! Jamais notre gouvernement
ne tolérerait cela.
Mais 14 femmes pauvres, c’est vite
oublié. Je ne vois aucun gouvernement
déclarer la guerre à la mortalité
maternelle, alors qu’ils savent
comment il faudrait mener cette
lutte et quelles solutions existent.
C’est purement un manque de volonté
politique.
M.T. : Il faut absolument donner un
rôle plus important aux femmes. Elles
doivent avoir un modèle à suivre ;
en Europe, c’est déjà plus le cas, en
Afrique cela avance moins vite. Les
femmes doivent être mieux représentées
au sein des institutions et organisations
importantes.
On entend souvent : « On ne trouve
pas de femmes fortes et audacieuses
», mais ce n’est pas vrai. Il y a du potentiel
: donnez aux filles un meilleur
accès à l’éducation, et dans
quelques années le monde aura un
autre visage !
Chantal Nijssen


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