Belgique - Thaïlande : portraits croisés de travailleurs

En Belgique comme en Thaïlande, les travailleurs du secteur automobile font face aux mêmes types de contraintes : cadence accélérée, pression sur les coûts, insécurité d’emploi grandissante... Portraits croisés de deux ouvriers de Ford.
Somsak Sukyod, Thaïlande
Somsak Sukyod travaille depuis 12 ans chez Auto Alliance Thailand (AAT), une joint-venture entre Ford et Mazda installée dans la province de Rayong. Président du syndicat, il décrit les conditions de travail sur place.
« Ici, un pick-up complet sort de l’usine
toutes les 2 minutes » expliquait le
syndicaliste en octobre 2008, quelques
semaines avant l’annonce d’une
crise majeure dans le secteur automobile.
« L’objectif de production de
la compagnie augmente chaque année.
Depuis 2007, AAT veut atteindre 200.000
voitures par an. Du coup, la pression sur
les travailleurs est maximale. On nous
pousse à aller au-delà de nos limites.
Beaucoup souffrent de maux de dos,
de fièvres et d’autres maladies liées au
stress. Tout ça pour le salaire minimum :
215 euros par mois plus des petits bonus
pour le logement ou le transport. »
« Et encore, ça c’est pour ceux qui ont un contrat normal. De plus en plus de travailleurs sont recrutés par des agences d’intérim, avec des contrats temporaires. Eux, ils ne touchent que 130 euros par mois. Regardez la Ford Everest qu’on construit ici : elle sera vendue plus de 20.000 euros, soit 150 fois le salaire de ceux qui la produisent. »
Un syndicaliste qui dérange
Dans son combat pour l’amélioration
des salaires et des conditions de travail,
Somsak Sukyod doit régulièrement
affronter un management peu ouvert au
dialogue. L’apparition du syndicat en
2001 fut moyennement appréciée par la
direction, celle-ci n’hésitant pas à licencier
les leaders syndicaux de l’époque,
réintégrés par la suite grâce à la mobilisation
des travailleurs.
« Le peu que l’on a aujourd’hui, on a dû l’arracher par la lutte, relate Somsak. Pour obtenir une augmentation annuelle des salaires, on a dû faire la grève des heures supplémentaires pendant deux mois. Ce fut très dur pour nous. A cette époque, j’ai eu des propositions d’avancement de la part de la direction pour stopper le mouvement. J’ai refusé, et ça m’a valu une réputation d’agitateur. On n’ose pas me mettre dehors car le syndicat est devenu trop puissant, mais le responsable des ressources humaines a conseillé à tous les employeurs de la région de ne pas m’embaucher, au cas où... »
« Au cas où... » : plusieurs mois après cette entrevue, cette hypothèse prend tout son sens pour Somsak et ses 3.500 collègues d’AAT. En 2009, la baisse de la demande automobile prive déjà des milliers d’ouvriers de leur emploi en Thaïlande. Des mesures de réduction des coûts ont été adoptées par la majorité des compagnies, telles que le gel des salaires ou la réduction des tarifs en heures sup’. Pressés par la concurrence hier, essorés par la crise aujourd’hui, que deviendront les travailleurs thaïlandais demain ?
Erik Verheyden, Belgique
Marié et père de deux enfants, Erik Verheyden travaille depuis 23 ans chez Ford Genk. Délégué syndical depuis 7 ans, il témoigne des changements survenus dans l’usine tout au long de sa carrière.
« Depuis les années 90, les grandes
restructurations se sont succédé ici. A
chaque fois qu’un modèle cesse d’être
construit, c’est l’angoisse. La concurrence
est si forte qu’il est de plus en
plus difficile d’obtenir des garanties.
En 2003, on nous avait promis qu’on
produirait la nouvelle Ford Focus. Mais
la direction américaine s’est tout à
coup ravisée. Elle a préféré choisir un
autre site. En 2012, nous devrions finalement
avoir un nouveau modèle. Mais
rien n’est sûr... »
Just in Time
Si l’insécurité s’est fortement accrue,
la charge de travail a suivi le même
chemin. Désormais, tout doit être produit
‘just in time’, on ne prévoit plus
de stocks, et le temps passé aux machines
est strictement minuté. Un grand
panneau électronique affiche la quantité
de voitures devant encore sortir de
l’usine avant la fin de la journée.
« On a de moins en moins de temps pour faire le travail. Quand j’ai commencé chez Ford, on était plus de 12.000 ouvriers. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 5.000, mais nous devons produire presque autant qu’avant. Pendant les années fastes, on sortait 1.900 voitures par jour. Aujourd’hui, avec un tiers du personnel, on continue à en fabriquer 1.300 ! »
La crise mondiale a un effet dévastateur sur le secteur automobile. La production s’est effondrée, la majorité des ouvriers se retrouvent au chômage technique, et même les employés ont dû réduire leur temps de travail. Mais selon Erik Verheyden, la direction exploite habilement la conjoncture actuelle.
« Avec la crise, la production a été réduite au minimum. Tous les travailleurs temporaires sont dehors et le chômage économique est très élevé. Les travailleurs plus âgés et ceux qui dérangent sont mis en prépension ou sont placés à d’autres postes. La crise est utilisée pour mettre les gens sur une voie de garage. »
A la question de l’avenir de l’usine, Erik Verheyen répond par un long soupir. « J’espère que l’économie va se rétablir et que Ford Genk suivra la tendance. Je n’ai pas d’autre choix. Je dois continuer à croire que ça ira mieux demain... »
Textes : Frédéric Janssens (Thaïlande), Nena Baeyens (Belgique)
Article issu du magazine Globo n°26 "STOP ! Les travailleurs ne sont pas des outils", juin 2009


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