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STOP ! Les travailleurs ne sont pas des outils

24 juin 2010

Belgique-Thaïlande - Portraits croisés de travailleurs

Sylvie Arechaga Sanchez Travaille au Carrefour de Drogenbos, en périphérie Bruxelloise. Paitoon Seeta travaille chez Hitachi, dans une zone industrielle proche de Bangkok, en Thaïlande. Si éloignés qu’ils soient géographiquement, ces travailleurs subissent les mêmes mécanismes de pression sur les salaires. Témoignages.

Sylvie Arechaga Sanchez, Belgique

Sylvie travaille depuis 10 ans dans l’hypermarché Carrefour de Drogenbos, en périphérie bruxelloise. Veuve et mère de deux enfants, elle fait partie de ces milliers de femmes à ne bénéficier que d’un contrat à temps partiel dans l’entreprise.

Chargée du réassortiment des rayons ‘ménage et événements’ du magasin, Sylvie a commencé à travailler ici en 1999. « J’ai débuté en poissonnerie avec un contrat de 18 heures semaine, payée 8 € bruts de l’heure », se souvient-elle. « Après un bref passage aux caisses, j’ai rejoint l’équipe de réassortiment. aujourd’hui, je touche 11 € bruts de l’heure – soit une augmentation de 3 € en 10 ans. »

Comme la quasi-totalité de ses collègues, Sylvie n’a pu obtenir qu’un contrat à temps partiel. « Un 24 heures/semaine, ce qui est déjà bien par rapport à d’autres qui n’ont pas plus de 18 heures », précise- t-elle. « Mais avec mon seul salaire, impossible de trouver un appartement décent pour moi et mes enfants, même en faisant des heures supplémentaires. Le moins cher que j’ai trouvé était à 700 euros hors charges. Je n’ai donc pas le choix, je vis chez mon père, à Lot, à une demi-heure en bus d’ici. mon père serait bien retourné vivre en Espagne, mais qui s’occuperait de mes enfants ? Je pars de chez moi à 6h20 du matin, et il arrive que je finisse à 22h00 lors des inventaires. Sans mon père, je ne m’en sortirais pas. »

Les travailleurs soldés
Membre de la délégation syndicale, Sylvie est bien placée pour constater les multiples pressions exercées sur le personnel : envoi systématique du médecin conseil en cas de maladie, chronométrage des déchargements de palettes, demandes de justification pour les congés pris le samedi, pression morale pour participer aux inventaires…

Mais c’est sur les salaires que l’offensive est la plus éclatante. Le plan de restructuration présenté le 23 février dernier par la direction de Carrefour – et les conditions de reprise avancées par le groupe Mestdagh – sont d’ailleurs l’occasion rêvée de porter un coup décisif à ce niveau.

« Cela fait des années qu’on se bat pour sauvegarder un minimum d’acquis. mais aujourd’hui, nous faisons face à un véritable chantage », dénonce Sylvie. « Au nom de la sauvegarde de l’emploi, Carrefour et Mestdagh veulent faire passer tous les travailleurs des hypermarchés sous la commission paritaire 202, où les salaires, les primes et les conditions de congé sont nettement inférieurs. Or, tout le monde sait que les difficultés financières de Carrefour sont dues à la politique commerciale désastreuse en place depuis 10 ans. Le coût des travailleurs n’a rien à voir là dedans. Mais au nom de la ‘solidarité’, les managers nous demandent de nous sacrifier. c’est incroyable. »

Dans une entreprise très largement bénéficiaire, Sylvie et ses 250 collègues de Drogenbos ont bien l’intention de se battre pour ne pas être rangées au rayon des produits soldés. « La mobilisation ne fléchira pas », conclut-t-elle. « au rythme actuel, une grève générale dans le secteur de la grande distribution n’est pas à exclure. c’est notre dernière arme... »

Paitoon Seeta, Thaïlande

Paitoon travaille depuis plus de 20 ans chez Hitachi, où il produit des machines à laver vendues en Europe et au Japon. leader syndical, il dénonce la politique anti-syndicale en vigueur et la pression exercée sur des salaires pourtant loin d’être mirobolants.

Originaire du nord de la Thaïlande, Paitoon a décidé de rejoindre Bangkok après ses études secondaires pour trouver un emploi et soutenir sa famille restée à la campagne. « J’ai rapidement trouvé un poste chez Hitachi, où j’ai travaillé comme intérimaire pendant un an », explique-t-il. « a l’époque, je ne touchais que 55 bahts par jour [1,30 €]. J’étais obligé de faire un maximum d’heures supplémentaires pour m’en sortir. »

En discutant avec des ouvriers d’autres usines où les travailleurs avaient formé un syndicat, Paitoon s’est rendu compte qu’il y avait un problème au niveau des salaires. « Le patron disait que l’entreprise faisait moins de profits et qu’il fallait faire un effort, mais je ne le croyais pas. Pendant mes congés, j’ai décidé de suivre des cours en ressources humaines. J’ai bien vu que les salaires ne posaient pas un problème. J’ai donc voulu monter un syndicat, mais ça n’a pas plu à la direction. Pour se venger, elle m’a privé d’heures supplémentaires, alors qu’elles étaient vitales pour moi. »

Bien décidé à se battre, il s’est alors arrangé avec des proches pour obtenir du soutien financier et matériel. « Quatorze mois plus tard, la direction laissait tomber la sanction, voyant que je ne plierais pas. On a réussi à obtenir de meilleurs salaires, mais c’est à ce moment que les patrons ont décidé de déménager l’usine à 160 km de Bangkok, dans une zone industrielle où elle ne paierait pas de taxes. J’ai décidé de partir là-bas aussi, et les managers ont alors mis en œuvre une autre tactique : offrir des promotions et des avantages aux leaders syndicaux pour étouffer les revendications. C’est une politique plus fine et plus efficace. certains ont accepté. mais pas tous, heureusement. »

Grâce à son action, les travailleurs ayant eux aussi quitté Bangkok ont réussi à obtenir un bonus mensuel sur leur salaire. Les nouveaux, eux, ne touchent que le salaire minimum, mais bénéficient des mêmes avantages extra-légaux que les anciens.

« Malgré les avancées, les salaires sont encore loin d’être justes », déplore Paitoon. « Les ouvriers ici sont qualifiés et productifs. Normalement, nous devrions toucher 20.000 bahts [472 €] par mois. Mais le salaire moyen n’est que de 10.000 bahts [236 €]. J’ai une femme et deux enfants, et il est bien difficile de faire des économies avec un tel salaire. La seule façon de changer les choses est d’obtenir un maximum de soutien de la base. aujourd’hui, chez Hitachi, 60% des travailleurs sont membres du syndicat. Si nous parvenons à élargir cette base, j’espère que nous aurons plus de poids ! »

Frédéric Janssens


Article issu du magazine Globo n°30 (juin 2010) : "STOP ! Les travailleurs ne sont pas des outils."