lait

Lait

13 juillet 2007

Belgique-Haïti : regards croisés de producteurs laitiers


En Belgique comme en Haïti, les producteurs de lait se battent pour pouvoir vivre dignement de leur travail. Témoignages.


Anneke Buysse, productrice en Belgique
“La situation n’est pas facile car les coûts ne cessent de grimper : l’alimentation du bétail, l’aménagement des étables, mais surtout les paperasseries administratives, les certificats et les nombreuses normes à respecter... Tout cela coûte de l’argent, et le temps que nous mettons à remplir ces formulaires ne nous rapporte rien. En plus, cela n’a pas d’impact direct sur la qualité du lait. Pire : les prix diminuent ! Les prix sont déterminés par l’industrie laitière. Nous, les agriculteurs, nous n’avons rien à dire. L’industrie achète le lait à petit prix, mais le consommateurs ne ressent pas cette baisse de prix. Les bénéfices vont bien quelque part, mais pas chez les agriculteurs. En plus, l’Union européenne a décidé de rehausser le niveau du quota laitier (la quantité maximale de lait que l’Europe est autorisée à produire, ndlr), ce qui a un effet direct sur la baisse des prix. A de tels tarifs, nous ne gagnons quasiment plus rien...

Nous n’avons en outre pas d’autre alternative que de vendre à l’industrie laitière. Nous ne faisons pas de vente à la ferme car lancer un tel système est un risque qui demande de gros investissements. Il faut en plus s’assurer d’avoir des débouchés. La plupart des gens font leurs courses dans les supermarchés. Il faut donc qu’ils fassent l’effort supplémentaire d’acheter leur lait ici... Enfin, il est presque impossible pour une ferme d’écouler tout son lait via la vente directe, nous devrions donc de toutes façons faire appel à l’industrie laitière pour écouler ce qui reste.

Les fermes disparaissent progressivement par ici. A cause des prix bas et des coûts élevés, on trouve peu de repreneurs potentiels. Dans les écoles d’agronomie et d’horticulture, rares sont les élèves qui choisissent la voie paysanne. Il n’y voient plus aucun avenir. D’autant qu’ils doivent investir des millions pour démarrer. Il y aurait certainement plus de jeunes prêts à se lancer si le prix du lait était plus élevé... Mais les supermarchés veulent maintenir des prix très bas pour leurs clients. Or, à mon avis, les gens sont prêts à payer plus cher pour des produits de meilleure qualité. Ils ne se rendent probablement pas compte de ce qui se cache derrière les prix, de la quantité de travail que les agriculteurs doivent abattre pour fournir des produits de qualité. Dans les usines, les ouvriers peuvent faire la grève ou descendre dans la rue s’ils estiment être mal payés. Mais nous, nous sommes indépendants. Et nous ne pouvons pas tout laisser en plan comme ça.

Aujourd’hui, les ONG récoltent des fonds pour les peuples du Sud. Mais quel Belge oserait penser qu’elles devront bientôt récolter pour les agriculteurs d’ici ?”


Fritz Joseph, coordinateur de l’Association des Paysans Producteurs de Lait de Limonade (Apwolim) à Haïti
“A Haïti, les gens boivent beaucoup de lait. Malheureusement, la plupart des Haïtiens achètent des produits à base de lait en poudre importé. Ce lait est facile d’utilisation, on le trouve partout et il se conserve plus longtemps que le lait frais. Le lait concentré est souvent utilisé dans les usines, où il est la plupart du temps mélangé avec des jus de fruits. En outre, le lait frais est plus cher que celui produit à base de poudre.

S’il n’est pas disponible dans tous les magasins, le lait frais local n’est toutefois pas difficile à trouver. La plupart des paysans possèdent une vache, ce qui est un investissement intéressant  : les vaches donnent des petits, il est possible de les vendre lorsqu’on a besoin d’argent, elles donnent du lait tous les jours... Mais il n’est pas facile de vendre ce lait. Les infrastructures de base font défaut et l’état des routes est déplorable, ce qui ne facilite pas le transport. Il y a régulièrement des coupures d’électricité, ce qui a des conséquences sur le processus de transformation et les installations de réfrigération. Le ravitaillement en bouteilles et en capsules est aussi problématique car ces éléments sont produits hors de Haïti, et il faut parfois longtemps avant qu’ils ne passent la douane. Or, le temps des paysans est compté : si le lait n’est pas mis en bouteille dans les temps, il tourne !”

“Il y a des conflits fonciers partout à Haïti. Cela a même entraîné des “guerres”. Dans le village de Jean Rabel, au nord-ouest du pays, 162 paysans sont morts lors d’une manifestation demandant une redistribution des terres. Dans le nord, où je travaille, nos vaches pouvaient paître sur un terrain public de Madras. Nous avions pour cela conclu un contrat avec l’Inara, l’Institut National de la Réforme Agraire. A la fin de chaque année, nous payions une certaine somme en échange de l’utilisation du sol. Mais notre dernier versement, qui a été fait il y a plus d’un an, n’a pas été accepté. Et le problème n’a toujours pas été résolu. Ils ne veulent pas accepter l’argent, et ne nous disent pas la raison. Aujourd’hui, nous savons pourquoi : en fait, ce terrain est réservé. Les terrains publics sont de plus en plus souvent consacrés aux industries, aux zones franches. Bref, à ceux qui ont le pouvoir et l’argent...

A côté de ce problème foncier, nous devons aussi faire face aux problèmes rencontrés par les autres producteurs dans le monde. L’Etat n’impose pas assez de taxes sur le lait importé. Et le lait local semble donc cher en comparaison. Cette situation ne vaut pas que pour le lait. Avant, la vallée d’Artibonite regorgeait de rizières. Aujourd’hui, à cause de l’entrée massive de riz importé, ces champs ont disparu. La libéralisation va beaucoup trop vite, et ce sont surtout les paysans qui en souffrent. L’Etat doit intervenir de toute urgence s’il veut aider les agriculteurs.”


Envie d’en savoir plus sur le lait à Haïti ?
Découvrez le projet de production laitière “Lèt Agogo” mis en place à Haïti par l’ONG Veterimed.

Sara Van den Eynde et Lieve Reynebeau