Aide alimentaire et production locale : qui va nourrir Aceh ?

Les populations d’Aceh, la province d’Indonésie qui a le plus souffert du tsunami, ont un besoin urgent et évident d’aide alimentaire et matérielle. Mais les organisations paysannes de la région, qui regroupent agriculteurs et pêcheurs, tirent la sonnette d’alarme : cette aide risque de détruire les moyens de subsistance des petits paysans et pêcheurs de la région.
Un article de Isabelle Delforge de retour de Banda Aceh
Une fois que l’on a vu Banda Aceh, on ose à peine le dire. Une fois que l’on est entré dans la ville effondrée, imprégnée d’une boue pestilentielle, une fois que l’on a vu le défilé des camions remplis de cadavres où se dressent les éboueurs de la mort, effrayants sous leur masque de science fiction, une fois que l’on a senti l’odeur de la décomposition des corps, on ose à peine écrire que ce pays est magnifique. Que la route qui mène de Medan à Banda Aceh sillonne des montagnes douces qui accrochent les brumes, que des singes et des iguanes traversent la chaussée et s’enfoncent dans la forêt. A l’est de la route, des plages à perte de vue, et à l’ouest, des rizières en terrasses où l’eau ruisselle. Les femmes repiquent le riz. Des mosquées aux dômes noirs se reflètent dans les champs inondés.
Aceh, le 13 janvier 2005, 75.000 cadavres déjà ensevelis dans les fosses communes et chaque jour qui apporte sa moisson de corps putréfiés. Chaque jour, des milliers de nouveaux corps sont retrouvés et ensevelis. Les autorités estiment à plus de 165.000 morts le nombre de victimes en Indonésie, principalement dans la province d’Aceh. Pourtant, au même moment, à l’intérieur des terres, sur les hauteurs, les paysages et les terres cultivées sont indemnes.
Pêcheurs ou agriculteurs
Dans la province d’Aceh, la majorité de la population vit de l’agriculture et de la pêche. 42.000 familles pratiquent la pêche artisanale et les paysans cultivent le riz, les piments, les oignons, les légumes, le maïs, le café et les noix de coco sur de petites parcelles qui n’excèdent généralement pas un hectare. Dans le Nord-Est d’Aceh, certaines familles pratiquent simultanément les deux activités, ils pêchent le matin et cultivent la terre l’après-midi. Dans les autres régions, ces deux activités sont généralement séparées.
Aceh est également une région riche en pétrole et en gaz naturel, mais la majorité de la population locale ne bénéficie pas de ces retombées. Akhmad Sofyan de l’ONG Sintesa explique par exemple qu’à Lhokseumawe, où la compagnie américaine Exxon Mobil exploite du gaz naturel avec la société indonésienne Pertamina, les revenus de la population y sont parmi les plus bas de la province.
Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour dresser un bilan précis des destructions que le séisme et le tsunami du 26 décembre ont infligées à la pêche et à l’agriculture. La FAO estime que deux tiers des pêcheurs de la capitale Banda Aceh ont été tués par les vagues et que 70% de la flotte de pêche artisanale a été détruite (1). Une très grande partie des victimes étaient pêcheurs, et ceux qui ont survécu ont tout perdu : maisons, bateaux, filets, paniers... Aujourd’hui, la pêche n’a pas encore repris et le poisson que l’on trouve sur les marchés d’Aceh vient des provinces avoisinantes. Si l’on voit déjà certains pêcheurs reconstruire leur bateau et réparer des filets, d’autres sont profondément traumatisés par la catastrophe. Ils refusent de reprendre la mer. Certains se sont réfugiés sur les hauteurs et demandent au gouvernement de pouvoir s’y installer à long terme, sans trop savoir comment ils vont pouvoir y gagner leur vie.
Une concurrence industrielle hors-la-loi
Les organisations locales s’inquiètent également des modèles de production qui seront appliqués dans la reconstruction du secteur. Depuis des années, les petits pêcheurs font face à la concurrence d’entreprises de pêche industrielle thaïlandaises. Leurs navires ratissent les mers avec de très grands filets aux mailles beaucoup plus fines que ceux qu’utilisent les pêcheurs locaux. Ils vident les mers de leurs ressources. D’après Chaspul Hasibuan, KSKBA (Coalition de solidarité humanitaire face à la catastrophe naturelle à Aceh et au nord de Sumatra), ces navires thaïlandais opèrent sur le territoire indonésien en toute illégalité, tout en achetant la protection de l’armée indonésienne. Par ailleurs, depuis des années, les pêcheurs se plaignent de la destruction des mangroves par des compagnies indonésiennes qui installent des bassins d’élevage industriel de poissons et de crevettes sur les côtes. La destruction des mangroves détruit l’environnement marin, tout en privant la côte d’un de ses remparts naturels contre les ardeurs de la mer. Sur toutes les côtes de l’Océan indien, on constate que les mangroves, la végétation et les dunes ont apporté une protection naturelle contre les tsunamis. A court terme, les pêcheurs ont besoin d’aide d’urgence pour survivre et d’une aide à moyen terme pour reconstruire leurs maisons et leurs bateaux. Mais à long terme, la relance de la pêche artisanale dépendra également des politiques mises en œuvre pour protéger les petits producteurs contre la concurrence de la pêche industrielle et des mesures prises pour respecter l’environnement marin.
Une région auto-suffisante
Le secteur agricole semble avoir été nettement moins touché par le désastre. Sur la côte Est, l’on voit peu de rizières détruites, sauf à l’approche de Sigli et de Banda Aceh. La Fédération paysanne indonésienne (FSPI) a observé que les destructions étaient nettement plus fortes sur la côte Ouest mais que, dans toute la province, de nombreuses rizières sont encore fonctionnelles. La FAO estime que 40.000 hectares de terres irriguées ont été endommagés. Par ailleurs, le tremblement de terre a détruit des canaux d’irrigation, et la vague a augmenté la salinité du sol et les eaux charrient des polluants, rendant certaines terres stériles. Les effets à long terme de la salinisation et de la pollution des terres sont encore inconnus. Les pluies abondantes qui tombent sur Aceh pour le moment vont peut-être aider à nettoyer les champs mais, d’après Henry Saragih, le président de FSPI, il faudra sans doute deux années pour remettre en état les terres endommagées.
Avant les tsunamis, la province d’Aceh produisait suffisamment de riz et d’aliments pour nourrir sa population de 4 millions d’habitants. En 2003, les agriculteurs de la province produisaient 871.493 tonnes de riz alors que les besoins des habitants s’élevaient à 564.219 tonnes (2). Le surplus était vendu dans d’autres régions d’Indonésie. Pour M. Amru, vice-président de Permata, l’Association paysanne d’Aceh, les producteurs faisaient déjà face à des conditions de vie difficiles avant le raz-de-marée, notamment en raison du bas prix des produits agricoles. D’autre part, il estime que trente pour-cent des paysans d’Aceh n’ont pas accès à la terre, en raison notamment de la présence de grandes plantations de palmiers (pour la production industrielle d’huile de palme) (3). Permata participe à la lutte pour la réforme agraire en Indonésie et organise des formations à l’agriculture biologique auprès de ses membres.
Cette année, malgré le tsunami, de nombreux paysans moissonneront en février et en mars. Aceh a conservé une certaine capacité de production agricole et, trois semaines après la catastrophe, des petits marchés de fruits et légumes produits localement ont fait leur réapparition dans toute la province.
Aide alimentaire
Aujourd’hui, en marge du désastre, se pose la question de la survie économique du secteur agricole de la province. Des tonnes d’aliments sont distribués aux survivants, et les besoins sont immenses. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime à près d’un million le nombre de bouches à nourrir suite au séisme et aux tsunamis en Indonésie. Des centaines de camps de réfugiés se sont formés, certains comptant plusieurs milliers de personnes, d’autres quelques centaines.
La Fédération paysanne FSPI a constaté auprès de ses membres que de très nombreuses familles rurales accueillent aujourd’hui les membres de leur famille dont le logement a été détruit. Ces réfugiés accueillis par leur proches ne bénéficient pas toujours de l’aide alimentaire car ils ne sont pas dans les camps. Les familles épargnées assument donc une large part de l’aide d’urgence immédiate aux victimes des tsunamis.
Les organisations locales craignent que l’arrivée massive d’aliments gratuits à Aceh ne détruise complètement les capacités agricoles qui ont échappé au désastre. Les prix des produits agricoles risquent de s’effondrer, rendant encore plus difficile la relance de l’économie locale.
Pour Henry Saragih : « Tout le monde reconnaît le besoin d’aide alimentaire d’urgence. La situation est catastrophique et les populations déplacées n’ont absolument aucun autre moyen de se nourrir. Mais nous demandons que les programmes d’aide s’approvisionnent autant que possible sur les marchés locaux. Dans la province d’Aceh, ou dans les provinces avoisinantes si nécessaire ».
D’après les statistiques officielles, l’Indonésie produisait un excédent de 6.800.000 tonnes de riz en 2003. L’année dernière, le gouvernement a d’ailleurs interdit toute importation de riz, notant que le pays pouvait subvenir à ses propres besoins.
Jusqu’à présent, il semble que l’aide alimentaire d’urgence fournie par les Nations unies (Organisation internationale des migrations et PAM) provienne principalement d’Indonésie. D’après Betina Luescher, porte-parole du PAM à Banda Aceh, l’aide alimentaire consiste principalement en riz, biscuits fortifiés, nouilles, poisson en boite et huile. Le riz est acheté à la société d’Etat indonésienne Bulog, les nouilles et l’huile proviennent principalement de sociétés basées à Jakarta, tandis que les biscuits fortifiés sont importés. Le poisson en boîte provient partiellement d’Indonésie, mais le programme attendait également 500 tonnes de poisson en provenance de Bangkok.
Le 13 janvier, les stocks de riz du PAM s’élevaient à 47.357 tonnes pour l’aide aux victimes indonésienne et le programme annonçait l’achat de 30.000 tonnes de riz supplémentaire à la compagnie Bulog.
Dans un premier temps, l’Organisation internationale des migrations (OIM) a assuré une grande partie de la logistique de l’aide alimentaire d’urgence à Aceh, avec l’appui des Etats-Unis (USAID et armée américaine) et de diverses agences et ONG internationales. L’OIM a exercé ce rôle car elle était déjà installée à Banda Aceh avant la catastrophe, travaillant avec les populations déplacées par le conflit armé dans la province. Mais, progressivement, la responsabilité de l’aide alimentaire est transférée au PAM dont c’est la mission au sein des instances de l’ONU.
L’origine de l’aide alimentaire est une question sensible. Selon la presse indonésienne, le PAM a l’intention de remplacer les stocks de riz achetés à Bulog par du riz importé de Thaïlande. Cette information est parue dans les médias mais n’a pas encore pu être vérifiée auprès de Bulog.
Illégale, l’importation de riz
Une source au ministère de l’agriculture a déclaré à Henry Saragih qu’il n’existait à présent pas de cadre légal pour un tel « remplacement » des stocks de riz, toute importation de riz en Indonésie reste actuellement illégale. Cependant, cette même source affirme que vers le 10 janvier, l’ambassade des Etats-Unis en Indonésie a demandé au ministère de l’agriculture une licence l’autorisant à importer du riz dans le cadre de l’aide alimentaire. Une telle nouvelle est de nature à alarmer les organisations paysannes locales qui craignent que la catastrophe ne serve de prétexte à l’ouverture des marchés à des produits importés.
A long terme, la survie des habitants des provinces ravagées, mais aussi des producteurs des autres régions d’Indonésie dépendra aussi des politiques d’aide mises en place au lendemain de la catastrophe. Les organisations rassemblées au sein de la coalition KSKBA rappellent que les populations d’Aceh ont un besoin urgent d’aide, alimentaire et matérielle, mais que cette aide doit être mise en œuvre sans entraîner de nouvelles destructions des moyens de subsistances des petits paysans et des petits pêcheurs de la région.
(1) FAO, 13 January 2005 (“Tsuami destroyed tens of thousands of fishing boats”)
(2) Information produite par l’ONG Sintesa sur base des statistiques fournies par Trade and Industry Department, 2003 et National Social and Economic Survey, 2003.
(3) On retrouve notamment des sociétés belges telles que Socfindu et Sipef actives dans ce secteur.


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