social

Souveraineté alimentaire

5 décembre 2005

Agriculture familiale et sécurité alimentaire

Un dossier de la Coalition contre la faim rédigé par Jan Vannoppen, Vredeseilanden, et Thierry Kesteloot, Oxfam-Solidarité.

Table des matières

1.INTRODUCTION 2

2.EXPLICATION DES NOTIONS LIÉES À LA PROBLÉMATIQUE ALIMENTAIRE 2

3.L’AGRICULTURE FAMILIALE : DE QUOI S’AGIT-IL ? 7

4.L’AGRICULTURE FAMILIALE : PIERRE ANGULAIRE DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE, MAIS NON SANS ÉCUEILS 11

5.LES STRATÉGIES QUE NOUS PROPOSONS 16

6.IMPLICATIONS POUR LA COOPÉRATION AU DÉVELOPPEMENT BELGE 17

Un dossier de la Coalition contre la Faim Rédaction : Jan Vannoppen, Vredeseilanden, et Thierry Kesteloot, Oxfam-Solidarité Octobre 2004

1. INTRODUCTION :

Ce dossier vous est proposé par la Coalition contre la Faim et le Fonds belge de Survie , deux initiatives pour la sécurité alimentaire en Afrique. Il s’agit avant tout d’un dossier pédagogique, une source d’informations sur la problématique alimentaire et agricole, ainsi que sur le rôle de l’agriculture familiale dans la résolution de ces problèmes. C’est aussi un dossier de sensibilisation. En dépit des nombreux défis qui subsistent, l’agriculture familiale est en effet au centre des solutions à apporter à l’insécurité alimentaire et a prouvé qu’elle disposait d’une grande capacité d’adaptation pour surmonter les crises. Les organisations paysannes sont impliquées dans des projets d’innovation locaux concrets et formulent des propositions de politique qui reconnaissent un rôle plus important à l’agriculture familiale. Elles doivent être reconnues à cet effet. Tant les organisations paysannes que les pouvoirs publics des pays en voie de développement ont besoin d’un soutien pour mener la politique adéquate, afin que l’agriculture familiale et l’économie rurale puissent être à nouveau florissantes. La coopération au développement internationale accorde malheureusement trop peu - et même de moins en moins - d’attention à ce secteur, et la globalisation de l’économie entraîne petit à petit la disparition de l’agriculture familiale. Nous exposons dans ce dossier notre analyse et des propositions pour faire changer cette situation.

Le chapitre suivant ébauche la situation alimentaire et explique les notions utilisées. Le chapitre 3 approfondit l’agriculture familiale. Le chapitre 4 établit le lien avec le développement durable et la sécurité alimentaire. Enfin, le chapitre 5 formule des propositions pour une politique qui donne plus de chances à l’agriculture familiale, pour terminer avec les implications pour la coopération belge.

2. EXPLICATION DES NOTIONS PROPRES À LA PROBLÉMATIQUE ALIMENTAIRE

La sécurité alimentaire est, selon l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), une situation dans laquelle tous les ménages ont physiquement et économiquement accès à une alimentation adéquate pour tous leurs membres et sans risques de perdre cet accès. Une personne en insécurité alimentaire court le risque, à un moment donné, d’être confrontée à une pénurie alimentaire et de se retrouver sous-alimentée.

La notion de sous-alimentation quantitative signifie que l’on absorbe moins de 1720 à 1960 Kcal/jour. Si cette situation perdure, la personne finit par souffrir de sous-alimentation chronique, qui rend toute vie active normale impossible. La sous-alimentation qualitative signifie que l’on absorbe suffisamment de calories, mais que certaines substances nutritives, telles que les protéines ou les vitamines, font défaut dans l’alimentation.

La sous-alimentation chronique - la faim - reste un phénomène très présent, surtout dans le sud de l’Asie et en Afrique. La FAO estime qu’il y avait en 1999-2001 842 millions de gens sous-alimentés dans le monde, dont seulement 10 millions dans le monde industrialisé. Sur le plan régional, le nombre de personnes sous-alimentées a diminué en Asie, en Océanie, en Amérique latine et dans les Caraïbes. On observe en revanche une tendance inverse en Afrique sub-saharienne, au Proche-Orient et en Afrique du Nord.

Lors du Sommet mondial de l’Alimentation de la FAO (Rome, 1996 et 2002) et lors de l’Assemblée du Millénaire à New York en 2000, les gouvernements se sont engagés à réduire, d’ici 2015, les chiffres de la sous-alimentation chronique de moitié par rapport à 2000.

Pour atteindre cet objectif de la FAO, il est nécessaire de réduire chaque année de 20 millions le nombre de gens souffrant de la faim. Avec une diminution annuelle de 8 millions de gens à peine, on est loin du compte ! Selon la FAO, c’est là “un triste signe de l’incapacité du monde à agir de manière opportune à une époque de prospérité sans précédent”. Mais les pays les moins développés sont en grande partie exclus de toute diminution. La communauté internationale se montre impuissante pour combler le fossé entre les riches et les pauvres. Pire même : ce fossé ne cesse de se creuser ! La pauvreté condamne manifestement à la faim.

Les avis sont partagés quant à ce que les pouvoirs publics devraient faire. Dégager plus de moyens financiers pour acheter et distribuer de la nourriture, appliquer de nouvelles technologies, renforcer l’intégration des pays en voie de développement dans le commerce international, soutenir l’agriculture locale pour stimuler le pouvoir d’achat local, ... Chaque politique doit être considérée et définie dans l’optique de garantir la sécurité alimentaire.

La question cruciale reste néanmoins : Qu’en est-il des autres 420 millions de personnes qui souffriront encore de la faim en 2015 ? Les ONG ont à nouveau lancé un appel à ce sujet lors d’une conférence de la FAO qui s’est tenue à Montpellier en mai 2004 :

Se référant à l’appel lancé à l’occasion du “Sommet mondial de l’alimentation : cinq ans après” en faveur d’un renforcement de la volonté politique et d’une augmentation des ressources financières destinées à éradiquer la faim et la malnutrition, les organisations (ONG) (...) ont présenté les points de vue suivants aux délégations gouvernementales qui assistaient à cette conférence.

1. Mettre un terme à la faim et à la malnutrition Nous demandons que les gouvernements respectent leur obligation de garantir à tous le droit à l’alimentation. Il est inacceptable que 842 millions de personnes dans le monde et 13,8 millions en Europe souffrent de la sous-alimentation ou de la faim. Mettre rapidement un terme à la faim et à la sous-alimentation est possible. Pour cela, il ne manque que la volonté politique des gouvernements. Nous exigeons dès lors que les gouvernements européens mettent immédiatement fin à la sous-alimentation dans leur région et fassent tout leur possible pour contribuer à la lutte contre la faim dans le monde.

2. Reconnaître et adopter le principe de la souveraineté alimentaire Nous exhortons les gouvernements à reconnaître et appliquer le principe de la souveraineté alimentaire. Nous demandons aux délégations de recommander que la FAO présente un rapport sur cette notion et sur les conséquences qu’entraînerait son application.

3. Améliorer l’aide au développement sur les plans quantitatif et qualitatif Nous demandons que le niveau de l’aide publique au développement (APD) émanant des pays européens de l’OCDE soit fortement revu à la hausse, et nous interpellons les gouvernements pour qu’ils coopèrent avec les organisations non gouvernementales (ONG) et mouvements sociaux européens, ainsi qu’avec nos organisations partenaires dans les pays en voie de développement, afin d’améliorer la qualité de l’aide au développement.

4. Réforme agraire et accès aux ressources naturelles Nous demandons aux gouvernements d’Europe et à la FAO d’appuyer le travail des mouvements sociaux, des ONG et des gouvernements en faveur de réformes agraires et de garantir aux agriculteurs le droit et l’accès à la terre, à l’eau, aux semences et aux autres ressources de production.

La deuxième question est de savoir comment on peut atteindre l’objectif de l’Assemblée du Millénaire.

Deux approches s’opposent pour ce faire : l’une porte sur les besoins, l’autre sur les droits de l’homme. L’approche par les besoins, qui se base sur la constatation que les marchés fonctionnent bien, implique que la nourriture - nécessaire pour satisfaire le besoin alimentaire - en tant que ‘matière première’ soit produite aussi massivement que possible et le moins cher possible. Compte tenu des moyens de production limités disponibles, cela se fait grâce à des économies d’échelle et des avantages comparatifs. Cela suppose une spécialisation des pays : par exemple, du soja au Brésil ou aux États-Unis. Le produit serait ensuite proposé au prix le plus bas possible au consommateur, qu’il habite au Pérou ou aux Pays-Bas, par l’intermédiaire du commerce international. Le mécanisme du libre marché implique que ce consommateur gagne suffisamment d’argent, grâce à une autre activité économique, pour payer cette nourriture. Dans cette approche, il est tout à fait possible qu’un pays ou une région tourne totalement le dos à l’agriculture, en raison de son manque de rentabilité économique, afin d’importer toute sa nourriture. On est toutefois en droit de se demander quels sont exactement ces ‘avantages comparatifs’. Or, sous l’angle des attentes sociales, certains coûts (coûts sociaux, coûts environnementaux, réchauffement de la planète dû au transport, ...) ne sont pas inclus dans les prix. De plus, le soutien structurel de l’agriculture par les pouvoirs publics (recherche, infrastructure, information, ...) et les subventions à la production et au commerce sont répartis de manière très inégale (aussi bien entre pays qu’entre producteurs), ce qui influence fatalement la compétitivité entre producteurs.

En réalité, le monde entier est encore peuplé de millions de familles paysannes. L’approche par les droits de l’homme stipule que chaque être humain peut choisir librement comment il désire faire valoir son droit à l’alimentation : soit en produisant lui-même sa nourriture, soit en gagnant de l’argent, par le biais d’un métier artisanal ou d’un emploi, pour l’acheter. Les pouvoirs publics doivent en outre le soutenir dans la réalisation de ce droit à l’alimentation. L’organisation Food First Information and Action Network (FIAN) fait clairement mention de cette nécessité dans sa définition étendue de la sécurité alimentaire :

“The right to adequate food means that every man, woman and child alone and in community with others must have physical and economic access at all times to adequate food or by using a resource base appropriate for its procurement in ways consistent with human dignity. The right to adequate food is a distinct part of the right to an adequate standard of living. The realization of the right to adequate food requires :
- the availability of food, free from adverse substances and culturally acceptable, in a quantity and quality which will satisfy the nutritional and dietary needs of individuals ;
- the accessibility of such food in ways that do not interfere with the enjoyment of other human rights and that is sustainable. The ultimate objective of the right to adequate food is to achieve nutritional well-being. Nutritional well-being is dependent on parallel measures in the fields of education, health and care. In this broader sense, the right to adequate food is to be understood as the right to adequate food and nutrition. The realization of the right to adequate food is inseparable from social justice, requiring the adoption of appropriate economic, environmental and social policies, both at the national and international level, oriented to the eradication of poverty and the satisfaction of basic needs”

On retrouve cette idée de choix à un niveau supérieur dans le terme de ‘souveraineté alimentaire’, à savoir le droit d’une communauté, d’une population et de son État (ou d’un groupement d’États) de définir eux-mêmes leurs politiques alimentaires et agricoles, mais sans pour autant compromettre les politiques d’autrui (comme c’est le cas avec le ‘dumping’ : la vente en dessous du coût de production). Ce droit implique la capacité d’un pays, peuple ou communauté à réaliser la sécurité alimentaire par un mode de production, d’exportation et d’importation adapté et librement choisi. Les organisations paysannes doivent être reconnues comme des partenaires à part entière dans l’élaboration de ces politiques alimentaires et agricoles.

Lorsqu’une population produit elle-même les denrées alimentaires de base destinées à sa propre consommation, on parle d’autarcie (‘self-sufficiency’). Nombre de pays du Sud, et surtout les pays pauvres, veulent, pour des raisons stratégiques, sociales et culturelles, pourvoir eux-mêmes à une part substantielle de leurs besoins alimentaires. Mais le marché local et international, l’exportation et l’importation y jouent également un rôle. Cette approche s’appelle autonomie (‘self-reliance’).

Les rapports de force qui régissent le commerce mondial compromettent toutefois cette possibilité de choix entre la production propre et l’importation. Les gouvernements des pays en voie de développement se sentent mis sous pression par les institutions internationales pour importer une quantité toujours plus importante de denrées de base. Cette situation est lourde de conséquences, ainsi qu’en témoigne le président tanzanien Mkapa. À la suite du rapport de la Commission mondiale pour la Dimension sociale de la Globalisation (8 juin 2004), le président de Tanzanie a déclaré que la mondialisation affectait le revenu des paysans. Comme les prix des matières premières - les céréales, par exemple - sont très bas sur le marché mondial, les gouvernements africains ont beaucoup de mal à convaincre leurs populations des bienfaits du libre marché.

Agriculture durable

Tout le monde part du principe que l’agriculture doit être durable. Mais, suivant les hypothèses et les conditions sur lesquelles on se base, cette notion peut être interprétée de différentes façons . Depuis la définition du développement durable élaborée par la Commission Brundtland en 1987 , on recense déjà plus de cent définitions de l’agriculture durable, qui diffèrent les unes des autres par des nuances subtiles, mettant l’accent sur d’autres valeurs, priorités et objectifs. Définir l’agriculture durable équivaut donc à définir ce que l’on attend en règle générale de l’agriculture. Aussi la notion de durabilité ira-t-elle plus loin pour les uns que pour d’autres.

Si nous nous basons sur la définition du développement durable donnée par le Club de Rome, nous défendons qu’un système agricole est durable lorsqu’il satisfait aux besoins des générations actuelles et futures en matière de nourriture, de matières premières de base et d’environnement. Cette conception doit toutefois être complétée par une autre définition couramment admise, qui définit l’agriculture durable comme “un système agricole économiquement viable, socialement équitable, écologiquement fondé et culturellement acceptable”.

D’un point de vue technique, on précise souvent que l’agriculture doit faire un usage repectueux et mesuré des ressources naturelles. Autrement dit : une agriculture à faible niveau d’intrants ou "low external input sustainable agriculture" (LEISA), c’est-à-dire une agriculture qui est durable et recourt pour ce faire à un minimum d’interventions extérieures (engrais chimiques, pesticides, location de machines, ...). Nombre de pays ont de bonnes raisons d’appliquer les méthodes LEISA pour soutenir la population rurale dans son activité agricole :
-  Raisons économiques : C’est la seule méthode abordable pour les petits paysans.
-  Raisons écologiques : Pour épargner autant que possible les ressources naturelles (terre, eau, ...), qui doivent encore pouvoir servir pendant longtemps.
-  Raisons sociales : Sur 1,3 milliard d’hommes et de femmes qui vivent de l’agriculture, 30 millions possèdent un tracteur, 300 millions un animal de trait et une charrue, mais près d’1 milliard sont tellement pauvres qu’ils doivent travailler leur champ avec des outils manuels.

Il existe une multitude de systèmes agraires. Par conséquence, l’agriculture durable peut être considérée comme une réalité sociale qui diffère d’un endroit à l’autre suivant des facteurs tels que la situation des individus, leurs valeurs, leur culture, le climat, l’accès aux moyens de production et aux marchés, ... On peut également en déduire que l’agriculture durable n’est pas un phénomène statique, mais plutôt un processus dynamique qui évolue parallèlement au contexte local.

3. L’AGRICULTURE FAMILIALE : DE QUOI S’AGIT-IL ?

Pendant la période coloniale, la politique agricole africaine avait pour but premier l’approvisionnement des grandes villes et des métropoles. On investissait en priorité dans la production de matières premières agricoles : coton, sucre, cacao, café, ... Cette politique, caractérisée par une forte intervention de l’État, qui prélevait des taxes dans les campagnes pour financer la structure de l’État et le développement, a été largement maintenue après l’indépendance. À partir des années ’80, les pays africains ont dû faire face à un endettement croissant, découlant entre autre de la crise des matières premières. L’intervention de l’État a été progressivement réduite, cédant la place à une politique agricole qui promouvait la libéralisation des marchés et la privatisation. Cette démarche devait en outre déboucher sur une diversification de l’agriculture. Il s’avère aujourd’hui que ces réformes drastiques n’ont pas apporté le développement attendu, principalement pour les exploitations familiales. On dénombre en effet de nombreux problèmes : marginalisation des petits paysans, paupérisation des zones rurales, féminisation de l’agriculture , prix bas, accès incertain aux moyens de production, surexploitation des ressources naturelles, ... Au fil des ans, la campagne est restée une source de revenus pour d’autres (colonisateurs, pouvoirs publics, population urbaine, commerçants, entreprises de transformation, ...), mais rarement l’agriculteur familial a-t-il pu réinvestir sa plus-value dans son exploitation. C’est pourquoi des voix se font de plus en plus fortes depuis quelques années pour orienter le débat de la politique agricole sur les modes de production : d’un côté, il y a les partisans d’une agriculture basée sur les exploitations commerciales de grande envergure et, de l’autre, un groupe de plus en plus important de partisans de l’agriculture familiale. Les défenseurs des grandes exploitations agricoles accusent les exploitations familiales d’être à l’origine de la faible compétitivité de l’agriculture africaine. L’agriculture familiale est présentée dans ce raisonnement comme synonyme d’ignorance et de conservatisme. Ces préjugés doivent pourtant être contredits (voir cadre).

Préjugés entourant l’agriculture familiale

L’agriculture familiale est encore très souvent associée à des qualificatifs tels que petite, archaïque, non moderne, improductive, autosubsistante, dépassée, obsolète, incapable d’innover, résistante au changement, immobile, anti-économique, non compétitive, inadaptée au marché, pauvre, etc. Quant à la grande exploitation agricole dotée de moyens de production à fort contenu en capital, elle est plus souvent qualifiée de moderne, dynamique, entreprenante, intégrée aux marchés, performante, rentable. Et pourtant...

Ÿ « Familial » ¹ « Anti-économique » : De nombreuses analyses montrent les avantages compétitifs des exploitations familiales en termes de valorisation des facteurs de production : les exploitations familiales peuvent être plus efficaces économiquement que d’autres formes d’agriculture dites modernes !

Ÿ « Familial » ¹ « Immobile » : Les agricultures familiales ont fait preuve de leur dynamisme, de leur flexibilité, de leur capacité à innover, à intégrer des innovations, à fournir de meilleures réponses aux signaux des marchés et à s’adapter aux changements rapides du contexte économique et institutionnel (parfois à un coût social et économique malheureusement élevé).

Ÿ « Familial » ¹ « Marginal » : L’agriculture familiale apporte une importante contribution à l’économie (pourcentage du PIB) et à l’emploi, tant dans les pays d’Afrique que sur d’autres continents : 1,3 milliard d’actifs agricoles dans les pays du Sud et près de 2,5 milliards de personnes si l’on considère les familles qui en vivent directement (41% de la population mondiale).

Ÿ « Plus petit » ¹ « Moins rentable » : Dans l’agriculture, la productivité n’est pas proportionnelle à la taille des exploitations : la grande taille des exploitations n’est pas toujours un facteur d’économie d’échelle.

L’agriculture familiale correspond à une forme de production qui se caractérise par le lien structurel particulier existant entre les activités économiques et la structure familiale. Cette relation influence le processus de décision, c’est-à-dire le choix des activités, l’organisation du travail familial, la distribution des responsabilités et des revenus, la gestion des facteurs de production (terre, eau, semences, matières premières, équipements, crédits, ...) et la transmission du patrimoine familial. La famille représente en effet le premier niveau de planification, de prise de décision et d’action au sein d’un système de production qui peut contribuer à un modèle de développement économique et social durable. Ce type d’agriculture, qui fournit la majeure partie de la production agricole mondiale, joue un rôle essentiel dans les pays ‘du Sud’, où il fournit une bonne part de l’emploi. L’agriculture commerciale à grande échelle repose en revanche sur la concentration des capitaux et/ou des terres.

Pour des raisons écologiques, sociales ou historiques, l’agriculture familiale se caractérise par sa grande diversité. Aussi pouvons-nous distinguer différents types d’agriculture familiale sur la base de leur intégration au marché :
-  Les exploitations agricoles familiales orientées sur le marché d’exportation. Elles sont organisées autour d’une culture d’exportation comme le coton, le café, les fruits et les légumes. Souvent fortement spécialisées, ces exploitations sont sujettes aux risques importants des fluctuations et des bas prix sur le marché mondial.
-  Les exploitations agricoles où les cultures vivrières équilibrent largement les cultures d’exportation. Elles ont souvent une production diversifiée, ce qui leur permet de se protéger contre les aléas climatiques et les risques du marché.
-  Les exploitations agricoles qui se concentrent exclusivement sur la production de cultures vivrières. Une partie de cette production couvre les besoins domestiques, l’autre est destinée à la vente, essentiellement sur les marchés locaux. Cette catégorie regroupe les foyers les plus pauvres. Soumis aux risques locaux et à la libéralisation des marchés locaux, ils n’ont qu’un accès limité aux intrants et aux marchés, peu de matériel et peu de cheptel.
-  L’agriculture de subsitance n’entretient pas ou peu de liens avec le marché et produit presque exclusivement pour sa propre consommation. Cette forme d’agriculture est de moins en moins courante.

Les différentes formes d’agriculture africaine reposent essentiellement sur le foyer familial pour la mobilisation du travail. Pour de la main-d’œuvre complémentaire, elle fait appel à la communauté locale (mécanismes d’entraide) ou à une main-d’œuvre rémunérée. Bien que les cultures soient généralement diversifiées, on observe une certaine spécialisation de la production et de la main-d’œuvre. Bien qu’inégalement intégrées aux marchés locaux et/ou internationaux par la vente de la production et/ou de la main-d’œuvre, les exploitations agricoles familiales n’échappent pas aux lois de l’économie marchande. Le mythe des exploitations agricoles africaines fondées sur l’autoconsommation n’est donc absolument pas représentatif de l’agriculture africaine actuelle.

Pour faire face aux défaillances du marché (telles qu’une concurrence insuffisante ou des pratiques commerciales déloyales) et au désistement de l’intervention de l’État dans la fourniture de certains services (tels que l’éducation agricole, l’accès au crédit, la marketisation, ...), les agriculteurs et agricultrices concluent des accords de coopération par le biais de leurs organisations, dans le but final d’accroître leurs marges dans la chaîne de production et de s’armer contre les comportements opportunistes de leurs clients et fournisseurs.

L’agriculture familiale est, pour diverses raisons, caractérisée par une production diversifiée. Les paysans qui produisent pour le marché ne savent que trop bien qu’ils ne peuvent dépendre d’un seul produit, mais qu’ils doivent répartir leurs risques sur plusieurs cultures.

La diversité de la production s’inscrit dans un système agraire familial en pleine évolution. L’intégration de l’élevage et de la production céréalière en est un exemple frappant dans de nombreuses régions d’Afrique. Non seulement l’élevage permet la production de lait et de viande, mais il joue également un rôle important dans l’augmentation de la productivité par la traction animale (labourage des champs, transport des récoltes), dans la fertilisation des sols (fumure organique) ou encore dans la pérennité de l’exploitation (rôle de capital vivant en cas de coup dur).

Sikorola est situé à l’ouest de Bobo-Dioulasso, dans le bassin cotonnier du Burkina Faso. Dans les années ’60, ce village était renommé pour sa forte production de maïs, de riz et de patates douces. Il a connu un important courant migratoire vers la Côte d’Ivoire, où plusieurs de ses ressortissants ont cultivé le café et le cacao. Avec la dégradation du climat social en Côte d’Ivoire ces dernières années, de nombreux émigrés ont décidé de revenir au village et de réintégrer leur famille, souvent après plusieurs décennies d’absence. Depuis une dizaine d’années, le village se distingue dès lors par sa forte production cotonnière. La famille Siguizani compte aujourd’hui une vingtaine de membres, dont une dizaine d’actifs. Elle exploite des terres héritées des aïeuls et pratique différentes activités :

Ÿ Culture du coton (18 ha), du maïs (15 ha), du sorgho (5 ha), de la patate douce (3 ha), de légumes (oseille, gombo, niébé, etc.), généralement en association avec des céréales, plus un verger de mangues et d’agrumes (2 ha). Ÿ Élevage de volaille, ovins (15 têtes) et bovins (30 animaux, dont une dizaine de bêtes à lait). Ÿ Transformation de produits agricoles (graines de néré, noix de karité, bière de sorgho) et produits de cueillette. Les plus vieux membres de la famille exploitent les champs proches du village, tandis que les jeunes s’occupent des terres plus enfoncées dans la brousse. Les hommes exécutent les travaux agricoles lourds et assurent la vente du coton, du maïs et de la patate douce ; les femmes assument les charges domestiques, sèment les céréales traditionnelles, récoltent, transforment les produits et pratiquent le commerce.

Au début des années ’90, le frère cadet du patriarche est revenu de Côte d’Ivoire avec sa famille après plus de trente ans d’absence. À leur demande, le patriarche a autorisé les jeunes à cultiver du coton sur le sol familial, à la condition que celui-ci n’évince pas les autres cultures alimentaires et que toute la famille puisse profiter des revenus monétaires issus du coton : achat d’équipement agricole et de moyens de locomotion pour alléger la charge de travail, amélioration de l’habitat, soins médicaux, habillement, ... “L’argent n’a de valeur dans nos mains que lorsque nos greniers sont remplis de céréales”, rappelait le patriarche pour souligner qu’une famille affamée ne peut ni investir, ni faire la fête, ni lutter contre la maladie. Le coton a donc fait son apparition dans l’exploitation. Les jeunes ont adhéré au groupement des producteurs de coton, et les bons résultats ont encouragé un accroissement rapide des surfaces en coton : six ans après son introduction, le coton occupe la moitié des champs, mais les autres cultures sont maintenues, au même titre que l’élevage de bétail et la transformation des produits agricoles.

Bien que le coton en soit devenu le produit principal, l’exploitation de cette famille de Sikorola demeure un exemple de concertation interne intensive. On recherche constamment des moyens d’améliorer la production, compte tenu des risques et des avantages liés à la culture du coton :
-  Instabilité de la production à cause d’une maîtrise insuffisante de l’eau (aléas climatiques).
-  Risques qu’une extension des superficies allouées au coton entraîne pour les cultures vivrières.
-  Instabilité des revenus : les prix des céréales varient très fort. Les agriculteurs ne contrôlent ni le prix de vente du coton (en baisse), ni le prix des intrants (en hausse), et certains paysans s’orientent dès lors vers des productions moins exigeantes en engrais que le coton, comme la patate douce.
-  Le coton facilite l’accès au crédit (en nature) pour les moyens de production, dont une partie importante sert à la culture du maïs. Les revenus du coton ont servi au financement de constructions et d’équipements de production (petit tracteur, charrettes à traction animale), et ont permis d’augmenter le cheptel d’animaux de trait.

L’exploitation familiale met l’humain en position centrale : la famille, cellule de base de la société, et chacune de ses composantes, hommes, femmes et enfants. Toute tentative d’encourager le paysan à se spécialiser dans un produit unique se heurte dans l’agriculture familiale à une résistance, car elle nie certaines valeurs fondamentales. Les défenseurs du libre-échange font l’apologie de la spécialisation agricole comme étant la condition sine qua non à la professionnalisation des producteurs. Le choix de la spécialisation en filières, qui emporte en ce moment les faveurs des donateurs, s’est pourtant souvent avéré désastreux pour l’agriculture familiale : effondrement des prix, concentration des exploitations, mécanisation et pertes d’emplois, baisse de la fertilité des sols, ... Il n’en reste pas moins que l’exploitation agricole mixte de Sikorola, avec ses céréales, son bétail et ses fruits, se verra bien souvent privée de soutien et de sources de financements.

4. L’AGRICULTURE FAMILIALE : PIERRE ANGULAIRE DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE, MAIS NON SANS ÉCUEILS...

L’agriculture familiale est à la base de toute politique de développement en Afrique. Tout d’abord, elle joue un rôle essentiel dans la production alimentaire. Étant de plus en plus intégrée aux marchés vivriers, elle constitue un facteur majeur dans l’approvisionnement alimentaire de la population urbaine. Ainsi, elle a en grande partie relevé le défi énorme posé par la croissance démographique africaine (la population africaine a plus que doublé au cours de ces 25 dernières années). D’une manière plus générale, l’agriculture occupe une place centrale dans l’économie, puisqu’elle représente 30 à 50% du Produit national brut dans la plupart des pays africains, où elle constitue la principale source de revenus et de moyens d’existence pour 70 à 80% de la population. L’agriculture familiale est donc un élément incontournable de la croissance économique. Les relations entre l’agriculture familiale et l’environnement sont évidentes. Non seulement l’agriculture exploite les ressources naturelles (terres, eaux, forêts, biodiversité) dans des contextes agro-écologiques très diversifiés, mais elle joue en outre un rôle irremplaçable dans la gestion durable de ces mêmes ressources. Dans un climat très instable, la diversité des cultures est la garante d’une production minimale pour assurer la subsistance de la famille.

La famille est le lieu principal où l’on décide ce qui va être produit, pour qui et comment. Le droit à l’alimentation de la population locale et l’allocation durable des ressources naturelles se basent sur l’agriculture familiale. Elle est le fondement du développement économique. Elle est confrontée à une série d’enjeux, mais démontre qu’elle a le potentiel de s’adapter à un contexte qui évolue de manière rapide.

L’agriculture familiale peut être vue comme la synthèse des évolutions constantes de l’agriculture. Les obstacles auxquels elle est confrontée sont de deux ordres : d’une part, des obstacles ‘externes’, tels que la politique agricole internationale ; d’autre part, des obstacles ‘internes’, souvent liés au problème de la pauvreté.

Principaux obstacles auxquels l’agriculture familiale est confrontée

Une série d’obstacles internes empêchent les producteurs familiaux de développer leurs activités et forcent certains à fuir les campagnes. Les raisons peuvent être multiples : de nombreux producteurs n’ont plus les moyens d’accroître leur productivité, il n’existe aucune véritable politique agricole, les services sociaux de base sont négligés et le capital politique des agriculteurs familiaux reste beaucoup trop faible. Les facteurs externes sont principalement liés aux effets de la libéralisation des marchés et aux prix bas de la production agricole, deux obstacles importants au maintien et au développement de l’agriculture familiale.

a) Conditions insuffisantes pour accroître la productivité De nombreux pays africains sont aujourd’hui engagés dans la réforme de leur code foncier. La terre appartient généralement à l’État et, en l’absence de reconnaissance juridique du droit à la terre, une exploitation familiale ne peut pas investir dans le long terme. Cet accès à la terre devient un enjeu politique primordial, dans la mesure où c’est lui qui détermine si une politique agricole soutient plutôt l’agriculture familiale ou les grandes exploitations agricoles. (voir cadre)

L’accès à la terre au Mozambique

Peu après l’indépendance, le principe de “La terre appartient à qui la travaille” est battu en brèche. La politique de réforme visant à créer une économie de marché lui mène en effet la vie dure. Des paysans sont expropriés de leurs terres, sous prétexte qu’ils ne possèdent pas de titre de propriété des terres qu’ils travaillent. Ces actions d’expropriation - souvent spéculatives - sont entreprises dans le but de négocier ultérieurement avec des entreprises étrangères disposées à investir au Mozambique. Les paysans se mobilisent pour dénoncer cet état de fait. Après plusieurs années de dénonciations et de pression, le gouvernement entame la révision de la législation sur la terre. Au terme d’un travail intense, l’UNAC réussit à faire introduire dans la loi non seulement le principe du droit d’accès pour ceux qui l’occupent, mais aussi la reconnaissance du droit coutumier et de la participation de la communauté à la gestion des terres. Malgré des pressions importantes en faveur d’une libéralisation de l’accès à la terre, principalement au bénéfice de grands propriétaires fonciers et de spéculateurs, la loi donne aux agriculteurs familiaux mozambicains une certaine garantie de maîtrise de l’accès à la terre qu’ils cultivent depuis longtemps. L’UNAC continue toutefois de suivre le dossier, car de nouvelles propositions de révision de la Constitution ont aujourd’hui été émises en vue d’une libéralisation de l’accès à la terre.

b) Les services et infrastructures des zones rurales sont souvent déficients. Même en cas de bonne récolte, l’écoulement de la production pose problème. Les capacités de stockage sont insuffisantes et, faute de pouvoir développer des systèmes d’irrigation, la grande majorité des paysans sont soumis aux caprices de la pluie. Les conditions pour accéder aux financements sont trop lourdes pour les ruraux : les taux d’intérêt sont élevés, les procédures décourageantes. Par ailleurs, l’exploitation familiale n’a pas de reconnaissance juridique. Souvent sans titres de propriété elle se voit exclue de possibilités d’emprunter. L’accès au crédit reste difficile, malgré le développement de la microfinance, dont le cadre légal -tout comme celui des banques- ne répond généralement pas aux besoins de financement de l’exploitation familiale. Les pouvoirs publics ont de moins en moins de moyens à consacrer à la vulgarisation agricole et à la recherche agronomique. De plus en plus, les faibles moyens disponibles sont utilisés en priorité pour les cultures d’exportation par des fonds privés. La vulgarisation et la recherche au profit de l’agriculture familiale et des paysans sont largement négligées.

c) Accès précaire aux services sociaux de base L’accès des ruraux aux soins de santé élémentaires et à l’enseignement de base est également précaire. Ainsi, l’analphabétisme reste plus élevé dans les campagnes que dans les villes. En outre, de nombreuses zones rurales sont confrontées à l’épidémie du SIDA, qui affecte évidemment le budget des ménages, mais peut aussi avoir de lourdes conséquences sur la disponibilité de la main-d’œuvre familiale. Le désengagement total de l’État vis-à-vis de ces services sociaux de base ne fait évidemment qu’aggraver la situation.

d) Dualisation du secteur agricole Les politiques actuelles, dictées par la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, renforcent une dualisation du secteur agricole entre un secteur limité mais compétitif, “moderne et intégré sur le marché mondial”, et une grande masse de ruraux marginalisés ou exclus. La libéralisation profite d’abord à ceux qui ont les moyens de se développer et de rester compétitifs. On observe dans tous les pays en voie de développement les tendances suivantes :
-  L’essor des exploitations agricoles commerciales issues des familles agricoles les mieux dotées ou ayant bénéficié d’investissements directs dans les secteurs les plus porteurs.
-  Une frange croissante d’exploitations marginalisées, qui s’enfoncent inexorablement dans la paupérisation et finissent par fuir vers les villes.
-  Entre les deux, une masse d’exploitations familiales qui tentent de s’adapter, mais dont l’avenir reste aléatoire, à cause de l’instabilité des marchés ou des calamités naturelles. Pourtant ce seront-elles les premières à pouvoir bénéficier de mesures politiques et économiques adaptées.

Dualité de la politique agricole

Cette évolution est déjà ancienne en Amérique latine, mais elle émerge aussi en Afrique depuis les années ’90. Elle est renforcée par le nouveau credo de l’aide internationale, qui s’articule désormais autour de la promotion de l’entreprise privée et de la lutte contre la pauvreté. Les politiques agricoles sont également souvent duales, menant d’une part des actions favorisant la compétitivité des entreprises agro-exportatrices, et d’autre part des interventions qui relèvent beaucoup plus de l’action sociale en faveur des ruraux pauvres. Le Brésil a même tiré les conséquences institutionnelles de ces évolutions en créant deux Ministères distincts : l’un pour l’agriculture, qui se consacre aux grandes exploitations souvent agro-exportatrices, et l’autre pour le développement rural, dédié aux exploitations familiales. Les instruments de politique agricole, tels que le soutien à l’irrigation, les services techniques, le crédit agricole et la formation professionnelle des agriculteurs, sont alors l’enjeu d’affrontements politiques permanents et de fréquents blocages. Cette dualité fait également obstacle à une gestion intégrée des ressources naturelles.

e) Reconnaissance insuffisante des organisations paysannes La population rurale, qui constitue pourtant la grande majorité de la population africaine, n’est que peu reconnue dans la prise de décisions politiques. La politique alimentaire est trop souvent décidée en fonction des intérêts de la population urbaine. Elle reste essentiellement axée sur l’imposition des revenus ruraux au lieu d’investir dans les campagnes. Avec d’autres organisations rurales, les organisations paysannes commencent à se structurer pour avoir voix au chapitre dans les politiques alimentaires, agricoles et commerciales. Leur voix n’est toutefois guère entendue, par manque de reconnaissance de la part des pouvoirs publics, mais aussi faute de capacités suffisantes des organisations paysannes elles-mêmes.

f) les marchés mondiaux inéquitables Le mode de (dé)régulation des marchés mondiaux pèse sur la stabilité des marchés agricoles et, par conséquent, sur les revenus des exploitations familiales. La grande majorité des paysans africains travaillent des terres de quelques hectares avec des outils de fabrication artisanale, sans subventions et aux coûts du marché. Ils sont en concurrence avec des entreprises agricoles occidentales de plusieurs centaines d’hectares, hautement équipées grâce à des subventions et des crédits avantageux. Du fait de la libéralisation, les paysans peu productifs sont obligés de rivaliser avec des paysans hautement productifs. Le rapport est parfois de 1 pour 1.000 . Dans ce contexte, les paysans sont forcés de vendre leurs récoltes en dessous du prix de revient. Dans le même temps, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce imposent des restrictions aux pays d’Afrique en matière de taxes à l’importation, de sorte que ces pays sont de plus en plus inondés de produits importés à des prix très bas, voire volatiles. Non seulement les paysans doivent vendre les matières premières agricoles qu’ils produisent (café, coton, cacao, ...) à des prix de plus en plus bas, mais ils doivent en plus faire face à la concurrence des importations bon marché de denrées alimentaires. La souveraineté alimentaire de ces pays se retrouve ainsi sérieusement hypothéquée.

Toutes ces contraintes pèsent sur les paysans. N’ayant pas d’autres ressources, ils essaient de trouver des solutions internes qui se traduisent bien souvent par un appauvrissement croissant des sols. Ils exploitent la terre et les forêts au maximum, créant malgré eux un grave problème d’environnement. L’exode rural est apparu comme une autre solution possible, mais il se traduit par une surpopulation des villes et la réduction de la force de travail agricole. Du reste, la politique actuelle favorise le monde urbain au détriment du rural. En dépit de tous ces obstacles, nous maintenons que l’agriculture familiale est le cœur de l’activité économique rurale et qu’elle a démontré tant sa viabilité que sa capacité à s’adapter à son environnement.

L’agriculture familiale a pu s’adapter depuis des centenaires à des conditions climatiques, politiques, sociales et environnementales très diverses, qui peuvent prendre des proportions extrêmes en Afrique. Malgré les pénuries, les guerres et les sécheresses, elle a montré qu’elle était capable d’apporter des réponses adaptées aux enjeux qu’elle doit affronter. Ce potentiel doit néanmoins pouvoir s’appuyer sur des politiques agricoles et commerciales adéquates lui permettant de se développer. Si les contraintes mentionnées ci-dessus étaient résolues par la mise en œuvre d’une vraie volonté politique, l’agriculture et l’élevage pourraient enfin jouer le rôle moteur qu’on leur assigne.

L’agriculture mondiale est en restructuration permanente depuis des décennies. En Afrique, l’agriculture familiale tente d’innover en intégrant de nouvelles données technologiques et en s’adaptant à l’évolution du marché, mais aussi en répondant aux nouveaux défis qui se présentent : garantie d’une gestion durable des terres et de l’eau, meilleure fourniture d’informations pour mieux évaluer le contexte global de la production, accès à des techniques de production adaptées, ...

L’agriculture familiale se trouve au cœur des revendications de nombreuses organisations paysannes africaines. La défense et la promotion de l’agriculture familiale dans les choix de politiques agricoles sont par exemple des revendications centrales du programme du Réseau des Organisations paysannes et des Producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) : “Pour les organisations paysannes du ROPPA, la famille rurale est le socle des sociétés agraires dans les pays africains. L’essentiel des actions et des politiques qui ont voulu appuyer l’agriculture l’ont toujours ignoré. Le ROPPA veut promouvoir l’amélioration des conditions d’exercice des activités des familles rurales, qui ne se restreignent pas à l’activité agricole.” “Le ROPPA veut promouvoir et défendre les valeurs d’une agriculture paysanne performante et durable au service des exploitations familiales et des producteurs agricoles.”

Les paysans et l’agriculture au Burkina Faso : conclusions de l’étude

Cette étude sur la commercialisation des cultures vivrières conclut que : “Le milieu paysan burkinabé montre une bonne disponibilité à approvisionner les marchés urbains en céréales, niébé et autres produits vivriers. Reste à améliorer l’organisation du marché et convaincre la population urbaine de consommer national. (...) On peut constater que l’agriculture familiale traditionnelle a évolué spontanément vers une intégration croissante au marché vivrier. (...) Pour les producteurs agricoles, les cultures de rente classiques - coton, sésame, arachide - ne sont plus les seules cultures marchandes. Les productions vivrières (maïs, sorgho rouge, riz, cultures maraîchères) sont pour eux des activités marchandes, au même titre que les cultures dites de rente. (...) Considérant les constats et conclusions (...) ci-dessus, il n’est pas nécessaire, en vue d’accroître et de moderniser la production vivrière, d’implanter de ‘nouveaux acteurs’ en milieu rural, sur de grandes surfaces cultivées à la mécanisation lourde. L’étude de Toulmin et Guèye montre que la traction animale est économiquement au moins aussi rentable et performante, sinon plus, que celle basée sur le tracteur. Cette dernière mécanisation ne semble de fait souvent pas rentable et absorbe des crédits considérables, qui entraînent une concurrence déloyale des ‘nouveaux acteurs’ par rapport aux agriculteurs et éliminent beaucoup de petits producteurs. Une stratégie de promotion d’une agriculture à grandes structures mécanisées serait non seulement peu rentable et déloyale, mais elle absorberait les crédits agricoles et autres appuis publics limités, tout aussi nécessaires pour la modernisation des exploitations traditionnelles. Or, notre étude, comme celle de Toulmin/Guèye, montre la performance et le potentiel de l’agriculture familiale, qui évolue rapidement, mais de manière organique (progressive), vers des systèmes plus intensifs et générateurs d’excédents. (...) Les grands financeurs de la coopération internationale d’une part, poussés entre autres par les intérêts économiques des pays bailleurs, et les milieux d’importation Burkinabé d’autre part préféreront peut-être appuyer une agriculture à grandes structures mécanisées, car elle est grande consommatrice de biens d’équipement et d’intrants importés, autant de marchés pour les industries des pays bailleurs et de revenus alléchants pour les importateurs. Une agriculture familiale modernisée réduit en revanche considérablement la facture d’importation, car les bœufs, charrues et charrettes et les fumures organiques sont produites sur place, stimulant l’économie locale et nationale (artisanat) et moins les importations. De plus, appuyée sur une intégration agriculture-élevage, l’agriculture familiale peut fort bien et mieux s’orienter vers un mode d’exploitation durable des terres et de l’eau.”

5. LES STRATÉGIES QUE NOUS PROPOSONS

Comme l’agriculture familiale joue un rôle clé dans la garantie du droit à l’alimentation des populations et dans l’allocation durable des ressources naturelles, sans compter qu’elle forme la base du développement économique, elle doit dès lors occuper une place centrale dans toute politique agricole. Les organisations paysannes doivent à cet égard être reconnues comme partenaire privilégié.

a) Une politique agricole nationale qui soutient l’agriculture familiale. Une politique agricole nationale qui soutient l’agriculture familiale est indispensable dans les États africains. Cette politique, qui doit avant tout défendre les exploitations familiales vulnérables, doit leur apporter un soutien en relevant les défis internes et externes. Il faut renforcer les conditions permettant à l’agriculture familiale de développer sa plus-value (augmentation de la productivité, utilisation durable des facteurs de production, création d’emplois, ...). L’accès aux facteurs de production et leur maîtrise par les producteurs est un élément indispensable de la politique agricole pour permettre aux exploitations familiales d’investir dans le long terme. L’accès à la terre, au crédit agricole, à une infrastructure d’irrigation adaptée, à des semences et des plants de bonne qualité ne sont que quelques exemples d’initiatives existantes qui peuvent être traduites dans une politique soutenant l’agriculture familiale. D’autres éléments fondamentaux de la politique agricole concernent le soutien des services et de l’infrastructure rurale, ainsi que l’accès aux services sociaux de base.

b) Les États africains doivent pouvoir protéger leur agriculture (et leurs agriculteurs) Pour permettre à l’agriculture familiale de se développer et de construire une agriculture africaine solide, concurrentielle et de qualité, il est essentiel que les États africains puissent protéger leur agriculture et leurs agriculteurs. Cette protection est aujourd’hui quasiment impossible, car contraire aux règles imposées par l’Organisation Mondiale du Commerce, par le Fonds Monétaire International et par la Banque Mondiale. Il faut laisser aux agriculteurs africains la possibilité de développer leurs propres marchés et, ce faisant, de protéger des espaces comme l’UEMOA, la CEDEAO, la SADEC ou d’autres coopérations régionales africaines. On dispose pour ce faire d’instruments tels que : les tarifs douaniers, la maîtrise de l’offre, les mécanismes de stabilisation des prix, le soutien interne aux producteurs, etc. À l’échelon international, le principe de la souveraineté alimentaire doit être traduit en pratiques commerciales équitables, notamment par une interdiction du dumping, par des accords internationaux sur les matières premières agricoles, par une meilleure internalisation des coûts environnementaux (en ce compris les coûts découlant du transport) dans le prix des denrées alimentaires, par le maintien et le développement d’accords commerciaux préférentiels et par le retrait de la position de force des entreprises multinationales.

c) Renforcement des organisations paysannes et leur reconnaissance dans la concertation Il est essentiel que les politiques agricoles prennent forme en concertation avec les organisations paysannes. Elles sont en effet le lieu par excellence pour analyser les obstacles internes et externes, ainsi que pour réfléchir aux points principaux de la politique, à la formulation de stratégies concertées et aux moyens à mobiliser à l’échelon local, national ou international. Regroupant les producteurs familiaux, elles ont la légitimité nécessaire pour assumer le rôle de représentants de la profession, ce qui est indispensable pour définir des politiques agricoles, alimentaires et commerciales. La reconnaissance des organisations paysannes par les instances publiques et les différents niveaux d’organisations internationales est urgente, mais pas suffisante.

Le renforcement des organisations paysannes (depuis les groupes de base locaux jusqu’à leurs fédérations internationales) doit devenir une priorité de la politique nationale et de la coopération au développement internationale pour que les intérêts de la paysannerie soient mieux représentés.

6. IMPLICATIONS POUR LA COOPÉRATION AU DÉVELOPPEMENT BELGE

La Coalition contre la Faim reconnaît les efforts déployés conjointement sur le terrain par le Fonds belge de Survie et les organisations locales pour améliorer la sécurité alimentaire du monde rural en Afrique sub-saharienne. La Coalition pense toutefois que le Fonds de Survie et ses partenaires ne pourront pas obtenir de résultats durables si les différentes parties concernées ne mènent pas une action politique unifiée en vue de réaliser des politiques agricoles et commerciales plus cohérentes et visionnaires sur le plan local, national et international. Les politiques agricoles, commerciales et de coopération des pouvoirs publics (États ou institutions internationales) peuvent en effet favoriser le développement du monde rural comme elle peut le freiner. La Coalition est convaincue que les interventions de la coopération au développement en général et du Fonds belge de Survie en particulier ne pourront avoir un réel impact à long terme que si ces initiatives politiques sont intégrées dans la dynamique et les objectifs d’une série d’organisations locales, régionales et nationales, plus précisément des organisations représentatives des agriculteurs. Le renforcement de ces organisations paysannes (depuis les groupes de base jusqu’à leurs fédérations internationales) et la représentation des femmes au sein de ces organisations doivent être des objectifs prioritaires de la coopération, afin que les intérêts des paysans soient mieux défendus. Les décideurs politiques du Nord doivent tenir compte des intérêts des ruraux dans le Sud lorsqu’ils prennent des mesures qui les concernent directement ou indirectement, et doivent faire en sorte que leurs décisions soient mieux adaptées aux objectifs de sécurité alimentaire.

La note stratégique de la DGCI sur l’agriculture et la sécurité alimentaire constitue un cadre de référence utile pour donner les impulsions nécessaires à la coopération belge qui soutient l’agriculture familiale. Bien qu’elle souligne le désinvestissement généralisé de la coopération au développement international vis-à-vis du secteur agricole, elle ne propose que peu de solutions concrètes pour harmoniser la politique de coopération belge et les autres politiques : commerce extérieur, politique étrangère, finances, budget,... On observe également une absence de cohérence entre, d’une part, la promotion et le soutien d’une agriculture familiale durable dans le Nord et, d’autre part, l’exigence d’ouverture des marchés à la concurrence internationale dans les pays en voie de développement. Ces incohérences devraient être réglées sur la base des principes de développement durable et de souveraineté alimentaire.

Le CFDD (Conseil Fédéral pour le Développement Durable) souligne par ailleurs que la note devrait accorder plus d’attention à l’agriculture familiale, à l’agriculture paysanne et à l’agriculture coopérative, qui constituent de loin les types les plus répandus d’exploitations agricoles. Cette approche de l’agriculture devrait être au cœur de toute politique et de toute stratégie visant à renforcer la sécurité alimentaire et à améliorer la qualité de l’alimentation et la gestion des terres, eaux et forêts sur cette planète.

Le CFDD poursuit : “Le renforcement des organisations paysannes doit constituer un objectif prioritaire de la coopération, étant donné leur importance fondamentale dans un champ d’intervention particulièrement vaste, et vu la faiblesse de leur structuration, de leurs ressources (humaines et autres) et de leur reconnaissance externe. (...) Les organisations paysannes sont encore trop considérées comme étant uniquement des bénéficiaires de la coopération internationale. Le Conseil estime que les organisations représentatives de paysans doivent être considérées comme des acteurs à part entière et impliquées activement dans la définition des politiques de coopération.”

L’agriculture familiale joue un rôle clé dans la sécurité alimentaire et le développement durable. Aussi la coopération au développement belge doit-elle aussi, compte tenu des points de vue de la Coalition contre la Faim et du CFDD, lui reconnaître ce rôle. Elle doit, dans sa note stratégique sur l’agriculture et la sécurité alimentaire, aider les pouvoirs publics locaux à développer et renforcer leur politique agricole familiale, à l’échelon tant national qu’international. Elle doit en outre considérer le renforcement des organisations paysannes comme un objectif prioritaire de sa stratégie. Cette référence doit se retrouver dans chacun de ses projets, accords bilatéraux et engagements internationaux, dont elle doit systématiquement former la pierre angulaire. La coopération au développement belge sera évaluée en 2006 sur la base de résultats tangibles.

Thierry Kesteloot, Oxfam-Solidarité Jan Vannoppen, Vredeseilanden